01.01.2009
Marie Maroulène IX
Un cataclysme emporta les certitudes des habitants de l'humble village de cette montagne désolée. Un séisme aurait moins choqué tous ces gens simples, et si la rumeur est un monstre, le doute en est un autre aussi violent que terrible. Incrédules, ils ne cessaient de s’interroger les uns les autres, de répéter inlassablement les mêmes choses, des litanies incessantes sur les événements qui secouaient la réputation des plus notables d’entre eux comme si ressasser les faits exorciserait le mal que chacun sentait rôder autour d’eux : « Le fils de madame Antigone, un assassin ? L’aîné de ses fils ? Lui, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche ? Impossible ! Ce sont ces gens de la ville qui ont tout inventé. Ils racontent n’importe quoi ! On ne peut faire confiance à personne de nos jours. Et nous qui étions prêts à les considérer comme des amis, nous, qui les avions accueillis avec tant d’égards ! N’importe quoi, je vous le jure. Et pourquoi, s’il te plaît, le fils de madame Antigone aurait tué Marie Maroulène ? Puis d’abord, qui a décrété que la Maroulène a été assassinée ? Qui, je vous le demande ! Eux, bien sûr. Ces étrangers ! Ils arrivent et ils mettent tout sens dessus dessous ! Accuser sans preuves ! N’importe qui d’autre je ne dirais pas ! Mais le fils de madame Antigone ! Son aîné ? Si on me disait que c’était la faute du second des frères je ne serais pas étonné. Pierre, oui. Il a quelque chose de pervers dans son regard, dans ses manières. Toujours à courir par monts et par vaux, au lieu de finir ses études comme son grand frère, se caser avec une gentille fille, fonder une famille. S’il y a un coupable se serait lui. Des deux frères, Henri est irréprochable, alors que Pierre... Il parait que madame Antigone n’a pas arrêté de pleurer, pauvre femme. Une femme respectable, charitable, bonne chrétienne. Le père, je ne dis pas. Moi, il n’est m’a jamais inspiré trop confiance avec ses allures de grand seigneur, il a oublié d’où il sortait. Il a toujours était un peu froid et distant avec nous ; un tantinet prétentieux, je vous l’accorde. C’est pareil avec tout le monde quand on a amassé un peu d’argent. Mais la mère ? Prétentieuses, jamais ! Une dame au vrai sens du terme, avec tout ce qu’il faut : bonne naissance, de l’éducation, du savoir-vivre, riche ! Pas beaucoup d’allure ni très jolie, toujours un peu pâle la pauvre, mais fille de ministre tout de même, pas n’importe qui ! Gentille avec ça. L’autre jour quand mon petit était tombé de l’arbre et s’est ouvert sa tête, elle l’a soigné, a insisté pour appeler le médecin et ne m’a pas laissé payer ! Une sainte, je vous le dis, une brave femme. Maintenant, la malheureuse, je la plains. Comment s’en sortir avec ces horribles enquêteurs venus de la ville, leurs accusations et les gendarmes qui patrouillent partout ? D’ailleurs, est-ce qu’on en est surs de ce qu’on avance ? Peut-être que la Maroulène s’est tuée toute seule en tombant. Une chute est si vite arrivée dans le noir… Il n’y a pas une possibilité d’erreur ? Comment peut-on être aussi affirmatifs ? Le père Grégoire ne raconterait pas des choses à la légère. Le prêtre a affirmé que Marie Maroulène a été assassinée et le meurtrier est le fils de Monsieur Palavos ? Un prêtre, mentir ? Vous pensez donc ! Mais d’où le prêtre tient ses informations ? De cet Ali et de ce Nicolas qui sortent de nulle part comme le diable de son trou. Dieu nous garde ! »
Cependant, contraints, plusieurs personnes parmi les villageois participèrent aux battues dans la montagne et l’on fini par débusqué le fils d’André et d’Antigone Palavos terrer dans une grotte qui lui avait servi de refuge.
(à suivre)
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30.12.2008
Marie Maroulène VIII
Les deux enquêteurs, bouleversés par le récit d'Hélène la borgne laissèrent derrière eux la bicoque branlante et se dirigèrent vers la mairie où ils demandèrent à consulter les registres. Ils passèrent l’après midi dans un bureau minuscule à chercher parmi des livres poussiéreux les informations pouvant confirmer ce qu’Hélène la borgne leur avait dit. Au bout de quelques heures, Nicolas donna triomphalement à lire à son collègue ce qui était écrit à la marge d’un registre qui remontait quelque vingt cinq ans en arrière. Satisfaits, ils regagnèrent leur chambre où ils prirent du repos et échafaudèrent les démarches à entreprendre tôt le lendemain matin.
Deux jours plus tard, en fin d’après midi, alors qu’un orage menaçait le hameau, Ali et Nicolas, accompagnés du Père Grégoire, se rendirent à la grande bâtisse qui s’élevait un peu à l’égard de la place du village. C’était une haute maison carrée, massive sans style architectural particulier, construite sur deux niveaux et qui déparait singulièrement avec la pauvreté ambiante. Des persiennes bleues à demi closes donnaient une impression d’hostilité inhospitalière. Le Prêtre hésitant frappa à la porte et une jeune bonne, presque une enfant aux habits noirs vint leur ouvrir. Elle les fit entrer dans un hall de plafond élevé que surplombait un escalier conduisant à l’étage supérieur. L’intérieur était cossu, sans ostentation, encombré cependant de meubles anciens et d’objets de valeur divers alignés sur des étagères. Les trois hommes n’eurent pas à attendre longtemps. La même bonne revint au bout de quelques instants et les invita à passer dans un salon aux poutres basses, où assis devant une cheminée se tenaient une femme de petite taille, maigre à la peau jaune, et un homme corpulent avoisinant la soixantaine qui se leva dès leur arrivée. Simultanément, deux molosses se mirent à aboyer en montrant leurs crocs menaçants.
« Prenez garde aux chiens, messieurs ! Ils ne sont pas méchants, mais ils n’aiment pas les inconnus. Leur précisa l’homme qui d’un geste fit reculer les deux bêtes. Mon père, que nous vaut l’honneur de votre visite ? demanda-t-il au prêtre en les invitant de la main à prendre place sur un canapé encombré de coussins. Violette, apportez du thé à nos invités ! »
La bonne s’éclipsa et revint bientôt chargée d’un plateau qu’elle posa devant sa maîtresse. Elle servit une tasse de breuvage à chacun, puis repartit au fond de sa cuisine. Ils burent en silence. Ce fut le moment que choisit Ali pour commencer.
« Monsieur Palavos, nous savons que Marie Maroulène travaillait pour vous. Que faisait-elle exactement ?
- Ah, je vois ! C’est à propos de la mort de cette villageoise que vous êtes ici. Je crains fort ne pas pouvoir vous être utile. Je ne m’occupe guère de ces questions-là. Mon épouse peut mieux vous renseigner à ce sujet, je crois. N’est-ce pas Antigone ? répondit Palavos se tournant vers sa femme. C’est elle qui se charge du personnel.
Madame Palavos posa délicatement sa tasse et prit une profonde inspiration avant de parler. Nicolas remarqua un léger frémissement à sa lèvre supérieur. « Elle a peur, pensa-t-il. Notre présence la terrifie. » Le regard qu’elle échangea avec son époux n’échappa non plus à Ali qui semblait décontracté aussi à l’aise dans ce décor que lorsqu’il était assis sur la paillasse chez Hélène la borgne.
« Oui, en effet, commença Antigone Palavos. Mon mari n’a pas de rapports avec les domestiques. C’est malheureux ce qui est arrivé à cette petite. Mourir comme ça ! Il est vrai que je la faisais venir de temps en temps. Elle était là pour les jours de lessive, pour les gros travaux, ou le nettoyage de printemps. Elle aidait à la cuisine quand on donnait une réception, ou... Mais je ne vois pas en quoi cela puisse vous intéresser. Après tout, ce n’était qu’une domestique. D’ailleurs, poursuivit-elle, c’est par pure charité que je la faisais venir. Elle était maladroite, inculte et susceptible. Toute remarque la mettait facilement en colère. Souvent elle partait sans achever son ouvrage. Mais je savais que nous étions sa seule ressource financière et mon devoir de chrétienne m’interdisait de la laisser mendier son pain. »
Le père Grégoire approuva d’un hochement de tête et esquissa un sourire à Madame Palavos mais Ali resta impassible.
« Madame Palavos, selon certaines rumeurs, Marie Maroulène aurait eu à faire face aux avances de votre fils.
Antigone sursauta et porta la main à sa gore. Son visage livide devint exsangue. Du regard, elle chercha son mari qui se leva pour fermer la porte de communication à grands pas.
« André ! Soupira la femme.
- Laisse, Antigone, gronda-t-il. Tôt ou tard il fallait que cela se sache. Inutile de faire semblant. »
Il se tourna vers les deux enquêteurs et d’un ton déterminé dit : « Je m’en doutais que vous finiriez par le savoir. Il y a toujours des personnes bienveillantes pour remuer la boue. Oui, mon fils avait eu une aventure avec cette paysanne. Elle était belle, jeune et fière. Elle lui avait fait des avances. Pourquoi voulez-vous qu’il s’en prive ? C’est un homme après tout ! Pourquoi refuserait-il ce qu’on lui offrait avec tant de générosité ? Tout autre à sa place aurait agit pareillement.
« Mon fils, s’exclama le prêtre. De terribles choses se sont produites, des événements condamnables ! Vous ne semblez pas comprendre la gravité de la situation !
-Taisez-vous prêtre ! Lui intima Palavos. De quels événements terribles parlez-vous ? Une paysanne sans nom, sans famille meurt et la police fait toute une enquête et vient demander des comptes à mon fils, à mon fils !répéta-t-il méprisant. Qui êtes vous pour intervenir ? Après tout personne ne pleure cette fille. Elle était fière et prétentieuse, imbue d’elle-même et ne savait pas se tenir à sa place. Comment a-t-elle pensé, ne serait-ce qu’un instant que mon fils pourrait vouloir d’elle pour femme ? Cette Maroulène ! Sortie de nulle part, qui ne savait même pas lire son nom, épouser de mon fils ! Un ricanement ponctua son discours. Elle est venue me voir, me demander des comptes ! Demander que je laisse mon fils se marier avec elle. Elle parlait de déshonneur, de réputation, de rétablissement. Elle menaçait de le dénoncer aux autorités pour viol. Elle n'a eu que ce qu'elle méritait. Une petite trainée ! De la vermine de paysan, une bâtarde, voilà ce qu’elle était ! »
André Palavos se tut. La colère et la haine qui avait parcouru son être laissèrent place à l’abattement. Antigone pleurait silencieusement.
« Monsieur Palavos, où est votre fils en ce moment ? lui demanda Ali. Le juge a besoin de l’interroger sur cette affaire. Où peut-on le joindre ? »
Palavos haussa les épaules. Sa femme poussa un cri sourd. Incapables d’obtenir plus d’informations, les trois hommes quittèrent la maison sans se retourner. Le lendemain, dès le petit matin, une équipe de gendarmes entrepris les recherches dans tout le village et les lieux environnants afin de débusquer le fugitif.
(à suivre)
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21.12.2008
Marie Maroulène VII
Malgré les nombreuses années qui rouillent ses articulations, Hélène la borgne se tient droite assise en tailleur sur un matelas à même le sol comme le faisaient ses aïeux, sans marquer des signes de fatigue ni de douleur. Dans la solitude de sa chambre, elle guette les bruits du dehors. Son imagination fertile sait les transformer en images. Elle reconnaît les gens à leur démarche, à leur manière de frapper à sa porte, leur façon de trainer le pas, de déplacer l’air. De son ouïe fine elle discerne les moindres altérations à leur humeur. Elle a entendu les pas d'Ali et de Nicolas qui s’approchaient. Ils ont entrés chez elle poliment mais sans hésitation. Elle se concentre. L'un doit être grand, massif ; l'autre plus léger, plus vif, peut-être plus jeune. Ces deux là ne sont pas du pays. Seraient-ils les étrangers venus de la ville et dont tout le monde parle ? Qui a pu les conduire jusqu’à elle que la majorité des gens du village évitent en la traitant de sorcière ? Ils restent immobiles devant elle, comme embarrassés par son infirmité. Puis, le plus grand s'accroupit et s'assoit sur une paillasse en face d'elle. Nicolas imite son ainé et s’installe lui aussi sur la paillasse.
« Mère, je m’appelle Ali et mon compagnon Nicolas. C’est Jean le bêcheur qui nous envoie. A propos de la mort de Marie Maroulène. »
Hélène la borgne ne dit rien mais un frisson parcourt ses vieux os. Elle attend la suite. Tout son corps est en éveil dans l’atmosphère devenue soudain électrique. La voix de l’homme poursuit, chaleureuse et profonde. Il doit avoir la quarantaine. Elle l’encourage à poursuivre d’un hochement de tête. Alors Ali, raconte leur arrivée au village, l’accueil des gens, les discussions interminables à la taverne, la rencontre avec le prêtre et le vieux Jean. Il parle sans qu’elle l’interrompe. Elle le laisse décrire la maison de Marie, la croix et la couronne de mariage au dessus du lit, la maison ordonnée et vide.
« Et elle ? »
La question fait sursauter Nicolas et Ali. Leurs regards se croisent. Depuis une heure qu’ils sont là, on aurait dit que la vieille femme était aussi muette au delà d’être aveugle.
« Elle ? répète-t-il un peu étourdi par la question inattendue.
« Oui, elle ! »
Ali hésite. Chose rare, il ne sait pas quoi répondre. Il ne veut pas accabler la vieille femme avec des détails désagréables. Nicolas vient à son secours.
« Que voulez-vous savoir exactement, grand-mère ? demande-t il.
« Marie, comment était-elle ? Quand on l’a ramenée ? »
Nicolas entreprend de lui décrire ce qu’il a vu avant que le médecin légiste n’autorise la mise en bière. Pendant qu’il parle, la vieille femme le fixe intensément de ses yeux vides comme si elle le voyait, comme si elle pouvait voir le corps de Marie Maroulène abimé, martyrisé par les oiseaux de la plaine. Il se tait. Il baisse la tête épuisé.
« Merci, dit Hélène la borgne. Vous m’avez raconté ce que je voulais savoir. Vous m’avez rendu mes yeux pour voir ma Marie, qu’on a laissé mourir sans compassion, dévorée par les vautours pour que personne ne devine leur crime abominable et abject. »
Ali et Nicolas retiennent leur souffle.
« Je n’ai pas toujours été la pauvre vieille aveugle que vous avez devant vous, poursuit-elle. Il y a longtemps, j’aurais été capable de marcher jusqu’à la place du village et leur cracher mon mépris et ma haine au visage. Ces fils de rien ! Ces assassins ! Dieu ! Comme je voudrais les voir tous rôtir en enfer ! Cet hypocrite de prêtre en premier. Lui d’abord ! Parce qu’avec son silence, il cautionne les assassins de ma Marie, ma Maroulène. S’il vous a dit qu’il ferait son possible pour vous aider, il ment, ce fils de Satan, ce suppôt du diable ! »
La tempête semble s’apaiser. C’est d’une voix plus tranquille qu’elle poursuit.
« Hélas ! Je suis trop infirme, incapable de me débrouiller seule. Comme j’ai été incapable de protéger ma petite fille de leur cruauté. Le seul être que j’avais encore vivant en ce monde. Avec elle, ils m’ont tout pris ! Mais je crois pouvoir vous faire confiance. Vous les démasquerez, n’est-ce pas ? Vous ne laisserez pas impuni la mort de mon enfant. »
Ali et Nicolas hochent la tête bien qu’ Hélène la borgne ne peut les voir. Mais elle comprend. Ils éprouvent une sorte de respect mêlé de pitié pour la vielle femme.
« Elle portait mon nom. Marie-Hélène. Pour sa mère et pour moi, elle était Marie Maroulène. »
(à suivre)
10:37 Ecrit par Neriel dans Histoires sous un mûrier | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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03.12.2008
Marie Maroulène (6)
Le soir même, dans l'amorce du crépuscule, avant que l'obscurité n'engloutisse totalement les maisons et la campagne environnante, deux silhouettes encapuchonnées se glissèrent furtivement, à travers les arrières cours et les étables jusqu'au chemin découvert et quittèrent le village par un sentier escarpé grimpant jusqu'à une cavité naturelle de la roche montagneuse. Elles prirent soin de ne pas se faire remarquer. Malgré le danger, elles avançaient rapidement, se fondant dans le décor. La plus puissante des deux marchait devant, ouvrant la route, s'appuyant lourdement sur un bâton, alors que la seconde, plus menue, trébuchait souvent et se laissait distancer par la difficulté du terrain accidenté et du froid cinglant. Sans aucune pose, sans se parler, elles poursuivirent leur ascension une demi heure environ. C'est ainsi qu'ahanant péniblement, ces silhouettes fantomatiques atteignirent l'ouverture de la caverne juste assez grande pour laisser passer une personne à la fois. Dès qu'elles furent à l'intérieur, elles retirèrent de dessous leurs houppelandes un gros paquet enveloppé dans du linge, une besace cirée et quelques couvertures. Leur fardeau déposé, elles ressortirent dans la nuit glaciale et reprirent prudemment le chemin du retour. Au village, personne ne soupçonna cette escapade. Mais derrière les fenêtres éteintes au premier étage d'une grande maison, une troisième silhouette guettait leur retour.
Pendant ce temps, assis devant la cheminée de la taverne du village, Nicolas et Ali conversaient tranquillement avec le cafetier tout en regardant les habitués jouer aux cartes ou aux dominos. Le bruit des jetons sur la table accompagnait les conversations. Quelques fois on laissait échapper une exclamation de satisfaction ou de dépit. De temps à autre, le patron se levait pour renouveler les commandes de ses clients et veillait par la même occasion au bien être de ses hôtes en leur servant des boissons chaudes.
« Combien de temps pensez-vous rester encore parmi nous ? Demanda-t-il au bout d'un moment. Avez-vous terminé votre enquête ?
- Nous ne savons pas encore, répondit Nicolas. Nous n'avons pas grand' chose en réalité. Notre rapport sera bien mince, je le crains.
- Pardonnez ma curiosité, mais ce n'est pas très courant d'envoyer deux enquêteurs de la ville pour un accident survenu dans le coin. Habituellement ce sont les gendarmes locaux qui s'occupent de ce genre de formalités.
- Les circonstances de la mort de cette jeune fille sont particulières, dit-Ali. Est-ce que vous avez vu le corps lorsqu'on l'a emmené ? »
Le tavernier, un homme au visage sympathique et encore jeune malgré sa calvitie, hocha la tête.
« Il était presque méconnaissable ! J'ai eu de la peine à reconnaître Marie Maroulène si ce n'était sa chevelure. Saletés d'oiseaux ! C'est une plaie dans nos campagnes.
- Les vautours ?
- Quand ils ont faim, ils s'acharnent sur les bêtes. Demandez à Jean le bêcheur. Son troupeau a été attaqué à plusieurs reprises. Attendez, je vous le présente. »
Il se leva et s'approcha d'un vieil homme assis à l'écart à l'autre bout de la salle. On le vit murmurer quelque chose dans son oreille et quelques instants plus tard il revint vers les hommes de la ville accompagné du paysan surnommé le bêcheur qui s'assit bruyamment en posant devant lui une bouteille de vin et un verre.
« Je vous laisse en bonne compagnie, messieurs. Jean est un conteur hors paire et il connait la région mieux que quiconque. » Précisa le tavernier en s' en allant.
Le vieux Jean, regarda avec curiosité Nicolas, puis Ali qui sortit sa blague à tabac et la proposa au vieil homme. Le bêcheur scruta le regard bleu qui ne cillait pas, puis, comme s'il pesait le pour et le contre, prit une feuille de papier, étala bien consciencieusement le tabac à l'intérieur, roula une cigarette énorme, l'alluma et tira quelques bouffées avec délectation.
« Monsieur Jean, vous étiez présent quand les gendarmes apportèrent le cors de Marie Maroulène l'autre jour au village ? » Demanda Nicolas.
Un rire silencieux secoua l'homme et un éclat malicieux brilla au fond de ses prunelles.
« J'aime bien ton soucis des convenances petit, dit-il à Nicolas qui rougit violemment. Mais tu peux m'appeler grand-père, vu mon âge. Je sais pourquoi vous êtes ici. Tout le monde le sait. Mais je n'ai qu'une chose à dire. Je l'ai déjà dit aux gendarmes. N'écoutez pas ces villageois de malheur ! Ils n'y connaissent rien ! Ils n' y voient pas plus loin que le bout de leur nez ! Ils ont peur de regarder la vérité en face. L'accident qu'ils disent. Pfft ! Il cracha avec mépris au sol. Les vautours. Ils n'ont que ce mot à la bouche. Les vautours n'attaquent pas les gens bien portants.
- Même quand ils sont au sol ? Intervint Ali.
- Même quand ils sont au sol.
- Même quand ils saignent ?
- Vous êtes un malin, vous, dit le vieux Jean en fixant Ali avec insistance. Les vautours sont des charognards messieurs. Ils flairent la mort. Ils attendent patiemment qu'elle survienne. C'est après qu'ils se livrent à leur besogne. C'est la nature qui fait ainsi bien les choses. Ces paysans stupides croiraient n'importe quoi. Si j'étais vous, poursuit-il en se penchant vers Ali, j'irai voir Hélène la borgne qui habite près du cimetière. Sur ce, je vous salue. »
Il se leva, vida d'un trait son verre, tira une casquette élimée de sa poche, la coiffa, et d'un pas alerte, sortit en claquant la porte.
(à suivre)
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16.11.2008
Marie Maroulène V
La maison de Marie Maroulène se composait de deux pièces au total, inégales, blanchies à la chaux, sommairement meublées. La plus grande des deux servait de cuisine, salle à manger et séjour, comme c'était le cas dans la plupart des maisons de campagne. Au centre trônait une lourde table rectangulaire en bois massif entourée de quelques chaises, sur laquelle était posée une vieille lampe à pétrole. Près de la fenêtre qui laissait la pièce dans la pénombre, un coffre sculpté enfermait du linge, quelques nappes et serviettes usées par les ans mais néanmoins joliment brodées. Un buffet, quelques ustensiles de cuisine sans grande valeur alignés sur des étagères près de la cheminée, une vaisselle dépareillée, indiquaient les difficultés pécuniaires des occupants. La chambre à coucher se composait d'un grand lit appartenant sans doute à la mère ou aux grands parents de Marie, une armoire pratiquement vide à l'exception de trois robes simples, deux de couleur sombre et l'autre d' un bleu vif, des sous-vêtements et une petite boîte à couture sans grand intérêt pour l'enquête. Sur la table de nuit un verre et une carafe à eau à moitié vide. Au dessus du lit un crucifix fixait Ali et Nicolas avec bienveillance, entouré d'une couronne de noces défraîchie.
« Voilà à quoi se résume une vie humaine. Quelques vêtements et une couronne de mariage poussiéreuse. Pas grand chose finalement, commenta Nicolas. Marie Maroulène était une fille pauvre, sans parents ni proches pour se soucier d'elle, sans attaches, dont le souvenir s'effacera bien vite. Personne pour la pleurer, personne pour apporter des fleurs sur sa tombe. Elle a vécu une vie misérable, et une mort encore plus misérable.
- Cependant, la question reste entière. Qui avait intérêt à la voir disparaître ? Répliqua Ali. Je pense que nous devrions rendre une petite visite au prêtre du village. »
Les deux hommes attendirent patiemment que le père Grégoire finît de ranger son livre de prières, enlever les bougies éteintes devant les saints, et le suivirent dans une petite pièce attenante où le prêtre prépara du thé. Ils acceptèrent avec gratitude la tasse qu'il leur offrit et après les premières gorgées, entrèrent sans détours au vif du sujet.
« Mon père, dit Ali qui bien que musulman connaissait les usages et la manière de s'adresser à un homme d'église, nous avons besoin de votre aide. En tant qu' homme de Dieu, vous recevez les confessions et les confidences de tous les villageois. La mort de Marie Maroulène n'est pas un accident comme vous avez pu l'entendre mais un meurtre. Nous devons découvrir qui a commis ce crime atroce. »
Un long silence s'ensuivit. Immobile, le père Grégoire retint sa respiration. Son visage se figea. Très lentement, il posa sa tasse et d'une main tremblante se signa. Tout à coup, il reprit une grande goulée d'air comme s'il suffoquait.
« Mon père ? »
La voix de Nicolas retentit comme dans un tunnel et se répercuta sur les murs de la pièce puis, le jeune homme se leva précipitamment lorsque le prêtre se pencha en avant et se mit à prier dans un souffle. Ali et Nicolas échangèrent un regard et laissèrent le prêtre finir sa prière avant de poursuivre. De toute évidence le père Grégoire était sous le choc de la révélation.
« Marie Maroulène vivait seule après la mort de sa mère, poursuivit Ali, elle travaillait dur pour subvenir à ses besoins. Sa maison est soignée mais pauvre. Elle n'avait aucune fortune, ni d'héritage. Tout le monde s'accorde pour dire qu'elle n'avait pas d'ennemis. Qui avait des raisons cachées de la tuer ?
- Justement mon père, vous connaissez tout le monde, les gens vous respectent, vous confient facilement leurs secrets. Vous n'auriez pas une idée précise ? Qui avait intérêt à assassiner une jeune fille qui ne faisait de mal à personne et a tenté de cacher son crime en la laissant dévorer par les vautours ? » renchérit Nicolas.
Le prêtre se leva brusquement. Il paraissait oppressé. Se dressant de toute sa taille, il cria d'une voix caverneuse : « Un crime, vous dites ! On aurait tué cette malheureuse ! Impossible ! Inimaginable ! Tuer est un péché ! Quiconque souillerait son âme devrait rendre compte devant l'Éternel ! » Il s'arrêta quelques instants pour reprendre son souffle. Il se laissa tomber sur sa chaise épuisé. « Mon Dieu, pardonnez-moi ! Tuer est un péché, répéta-t-il. Mais si c'est vrai, si réellement on a tué Marie Maroulène, et qu'on a abandonné son corps aux vautours, cette personne-là, celui qui a commis l'irréparable, qui a laissé les bêtes féroces achever son œuvre macabre, brulera en enfer ! » Il se signa à nouveau. « Non ! Je ne puis croire ce que vous dites ! Protesta-t-il. Je ne peux admettre que les gens de mon village, des gens que je connais comme mes propres enfants, que j'ai vu naître et grandir, dont j'ai célébré le baptême, le mariage, baptisé à leur tour leurs enfants, puissent être des assassins ! Je connais chacun d'eux, et je vous assure, messieurs, que vous êtes dans l'erreur ! J'aurais aimé pouvoir vous être utile. Mais je ne sais rien. Rien ! Je ne vois pas qui a pu commettre un crime aussi abominable. Pas une personne d'ici. Pas parmi mes paroissiens. C'est impossible... » Sa voix s'éteignit et il resta à contempler les deux hommes qui ne laissèrent rien paraître de leur émotion devant sa détresse.
Le corps décharné de père Grégoire fut parcouru de tremblements.
« Mais si jamais vous aviez raison, si une personne parmi les miens s'est condamnée au feu éternel, je vous aiderai ! Finit-il par murmurer. Je ferai tout mon possible pour que le coupable soit puni, même si en tant qu' homme d'église je ne dois pas juger mon prochain mais pardonner. Partez, maintenant ! Je verrai les gens, je discuterai avec eux, et, si j'apprends quelque chose qui puisse aider votre enquête, je viendrai vous trouver. Cependant, sachez aussi, que si dans le secret de la confession le meurtrier demandait pardon au Ciel, je ne pourrais désormais rien dire ou faire. Dieu sera son Juge ! Dès que j' aurai des informations à vous communiquer, j'irai vous trouver. »
(à suivre)
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13.11.2008
Marie Maroulène IV
Tard dans la soirée, Ali et Nicolas après s'être retirés dans la chambre qui leur avait été attribuée se préparèrent pour la nuit. Cela faisait presque trois ans qu'ils travaillaient ensemble et ils avaient été amenés à dormir dans de lieux moins confortables que celui-ci. Malgré leur différence d'âge, leurs caractères opposés et leur milieu social, ils avaient appris à se connaître avec le temps au hasard de leurs enquêtes. Ils éprouvaient de l'attachement l'un pour l'autre, et un respect mutuel pour leurs talents respectifs. Ils se comprenaient à demi mot et se complétaient parfaitement ce qui assurait le succès de leurs entreprises. Allongés sur leur lit de fortune, ils se laissaient pénétrer par la chaleur bienveillante que diffusait un gros poêle à bois trônant au milieu de la pièce. Dans la lueur de des flammes, ils repassèrent en revue la journée qui venait de s'écouler. Tantôt, ils visitèrent l'endroit où avait eu lieu le drame. Un adolescent peu loquace avait accepté, à contre cœur sembla-t-il, de les accompagner peu avant midi. Il restait à l'écart alors qu'ils descendaient la colline en examinant le sol gelé par le vent froid. Maintenant, dans la chaleur relative de leur chambre, ils récapitulaient les diverses informations qu'ils avaient recueillies sur place ainsi que tout ce que les villageois leur avaient appris sur la victime née de père inconnu.
« J'ai l'impression que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire, dit Ali à son compagnon.
- Toujours aussi soupçonneux envers les paysans, n'est-ce pas ? répondit Nicolas en esquissant un sourire. Pourtant, les gens se sont montrés avenants. Ils nous ont bien accueillis, tu ne trouve pas ? Ils parlent volontiers de tout et de rien, répondent facilement aux questions.
- Je serais moins affirmatif que toi. Ils parlent volontiers comme tu le précises. Mais si on y réfléchit bien, depuis quand les montagnards s'ouvrent au premier venu ? Depuis quand ils s'empressent de collaborer avec les autorités ? »
Ali avait raison, pensait Nicolas. Les gens de ces contrées étaient habituellement rudes, peu bavards, méfiants, aussi dangereux et sournois que la montagne qui les entourait. Ils ne s'immisçaient pas aisément dans les affaires d'autrui, gardaient leurs opinions secrètes ; ils restaient évasifs sur leurs voisins. Leur propos se limitaient à l'essentiel. Ils économisaient leurs mots comme ils économiseraient leurs forces. Ils ne se consacraient qu'à leur terre et leurs bêtes. « Aussi aimables et serviables qu'ils soient, ils ne peuvent pas modifier leur manière d'être où leurs réactions. C'est vrai, ils étaient un peu trop empressés de nous rencontrer, ce matin, trop « contents » de nous faire part de leur tristesse, de s'apitoyer sur le sort de Marie Maroulène.
- Oui, beaucoup trop de sollicitude. Acquiesça son compagnon. Mais nous resterons prudents. Voyons ce que demain nous apprendra. »
Les deux hommes se turent plongés dans leur pensées. Ils savaient que parmi les gens aimables et avenants de ce petit village sans histoire un assassin se pelotonnait au creux d'un lit chaud alors que Marie Maroulène aurait désormais des feux follets pour unique compagnie.
(à suivre)
15:16 Ecrit par Neriel dans Histoires sous un mûrier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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09.11.2008
Marie Maroulène III
Une effervescence inhabituelle gagnait le pays. Des bruits couraient sur l'équipe d'enquêteurs, deux au total, qui s'installa dès le lendemain chez Monsieur le Maire. Le rez-de chassée de sa maison faisait office d'épicerie-bureau de poste du village et possédait de quoi héberger quelques voyageurs de passage. C'était là que les deux envoyés du gouvernement atterrirent et resteraient tout au long de l'enquête. Le village accueillit la nouvelle avec grand émoi. Qui disait enquêteurs, disait enquête, c'est-à-dire des questions à n'en plus finir, des regards soupçonneux, des rumeurs. C'en était fini de la tranquillité de tout le monde. On tenterait de connaître les secrets de chacun, on commencerait à jaser, des histoires anciennes enfouies et oubliées depuis des décennies referaient surface, de vieilles animosités qu'on croyait terminées depuis longtemps empoisonneraient la quiétude des paysans, des travailleurs, des mères de familles. Ces « étrangers » venus de la Cité, étaient tous les mêmes : condescendants avec les paysans au mieux, souvent méprisants et durs. Ils ne comprenaient pas leurs soucis quotidiens, les difficultés de travailler la terre ; ils ne connaissaient pas la rudesse de la campagne en hiver quand l'eau gèle dans les ruisseaux et que les bêtes beuglent de froid en vous empêchant de dormir la nuit.
Dans les foyers, après le repas du soir on se retrouva au coin du feu et on ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur les nouveaux venus : qui étaient ces enquêteurs ? Que voulaient-ils ? Combien de temps allaient-ils rester dans les parages ? Pourquoi venaient-ils fouiner chez eux ? Qu'y avait-il de particulier dans la mort de cette malheureuse enfant ? Elle était tombée, elle s'était blessée et les oiseaux avaient fait le reste. Un accident, aussi atroce que cela puisse être, reste un accident. Que cherchaient à prouver les autorités pour précipiter des gens de la ville sur place ? Bien sur, on pouvait se demander ce que faisait une jeune fille d'à peine dix-huit ans en pleine campagne par un froid d'enfer, une après-midi de tramontane. Que voulait-elle, à gambader et à caracoler dans les champs alors que le soir tombait si tôt en hiver ? Quelle idée saugrenue lui avait traversé l'esprit et elle s'était mise à courir la campagne à l'heure où chacun était content de retrouver la chaleur de son foyer ? Seule, qui plus était ! Sa mort était certes horrible ; on ne souhaiterait pas à son pire ennemi une mort aussi épouvantable. Mais après tout, que pouvait-on reprocher aux gens ? Même les tout petits enfants le savaient : il est imprudent de se laisser surprendre par la nuit et le vent seul dans la plaine. Puis, on ne peut surveiller les allers et venues de chaque adolescente qui cherche à se rendre intéressante. On avait ses propres soucis, son travail, sa famille à nourrir ; on ne pouvait pas être responsable de toute personne inconséquente et farfelue. Pourquoi le Maire ne faisait-il rien pour qu'on oublie cet incident et qu'on inhume le corps de la malheureuse sans témoins gênants ? Ne pouvait-il pas se charger des papiers officiels et laisser les gens en paix à leur peine ? Ainsi allaient les conversations, d'un bout à l'autre du hameau et bien que mécontents, tous et toutes se précipitèrent à la première occasion au café du village à la rencontre des « étrangers » et pour apprendre par leur propre moyens quel vent avait conduit ces citadins jusqu'au flanc de leur montagne.
Les enquêteurs arrivèrent à pied de la ville leur bagage à la main et après s'être débarbouillés et rafraichis, descendirent au café, saluèrent la cantonade et s'assirent à une table d'où ils pouvaient surveiller la porte et toute la salle. Le plus âgé, un homme d'une quarantaine d'années, grand et massif, semblait souffrir d'insomnies. Ses yeux bleus donnaient l'impression de vous transpercer lorsqu'il vous fixait et sous sa monumentale moustache était vissée en permanence une cigarette roulée. Le second, qui dit s'appeler Nicolas, beaucoup plus jeune, avait un joli sourire, l'air avenant et si ce n'avait été sa grande maigreur, il aurait été vraiment séduisant. Ils commandèrent du thé bien fort et après quelques gorgées revigorantes de breuvage sucré et parfumé, engagèrent la conversation avec le patron.
« N'est-ce pas un prénom inhabituel Maroulène pour une fille ? demanda le plus âgé qui s'appelait Ali.
- En réalité elle s'appelle Marie, entreprit d'expliquer le cafetier, mais je ne sais pour quelle raison les gens l'on nommée comme ça. C'est une habitude dans nos régions de déformer les noms. On allonge les plus courts, on donne des surnoms d'oiseaux, d'animaux, de lieux. Si deux personnes ont le même prénom, on en change, on l'arrange et on ne se trompe pas. On sait de qui on parle. Il y a au village plusieurs Maries : Marie Fontaine parce qu'elle habite près de la fontaine, puis Marie la Noire, à cause de sa peau qui est basanée, Marie Moineau pour sa maigreur et son gabarit, Marie l'aiguille, de son métier de couturière... La petite c'est Marie Maroulène. »
Le jeune homme sourit.
« Je comprends ; dans d'autres régions aussi ça arrive.
- Ça n'arriverait pas si les gens avaient un peu plus d'imagination et s'il ne donnaient pas tous les mêmes prénoms à leur enfant ! gronda son compagnon.
- Marie Maroulène donc. Elle était seule au village. Pas de parents, pas de famille ?
- Sa mère est morte il y a quelques années. Elle avait douze ou treize ans à l'époque. Peut-être moins. Pauvre petite. Elle n'a pas eu beaucoup de chance dans sa vie. »
Le jeune homme hocha la tête en signe d'acquiescement.
« Et le père ? »
Un murmure parcourut l'assistance qui ne perdait pas une miette de ce qui se disait.
(à suivre)
19:14 Ecrit par Neriel dans Histoires sous un mûrier | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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03.11.2008
Marie Maroulène II
Des folles rumeurs parcouraient les chemins dans le matin morne de décembre. La nouvelle s'était rependue jusqu'aux tréfonds des masures rachitiques accrochées aux pieds de la montagne et l'on baissait la voix pour en parler afin de ne pas effrayer les enfants. Les paysans qui convergeaient de toutes parts vers le cœur du village, se tenaient en rangs serrés devant l'église là où on pouvait en apprendre davantage. De mémoire d'ancien on n'avait jamais entendu chose pareil. Comment cela avait pu se produire ? Était-ce possible ? On confirmait. On acquiesçait. On répétait dans un frisson d'horreur et de consternation. Aux premières lueurs de l'aube, des journaliers, des travailleurs qui cheminaient sur la grande route de la Cité avaient fait une macabre découverte. Loin dans la plaine, par delà les collines jumelles, à des lieues des maisons habitées, on aurait trouvé, un cadavre humain. Chose plus épouvantable encore, un nuage de vautours aurait donné l'alerte. Les regards devenaient plus obscures, plus farouches et plus rudes ; les voix se transformaient en murmures imperceptibles alors qu'un frisson traversait l'assistance comme une ombre. Les esprits s'engourdissaient. Furtivement on regardait le voisin ; on récapitulait les présents dans sa tête ; on cherchait de la main celle de son petit ; on s'assurait que les malades et les infirmes étaient restés au fond du lit, à l'abri près des cheminées ; on comptait les hommes et les femmes partis travailler dans d'autres contrées ; puis, on respirait plus librement lorsqu'on croisait le regard de ceux qui étaient ses proches. Mais la question que personne n'osait formuler à voix haute planait sur l'assistance : Qui ? Qui était la victime ?
Le temps s'étirait. L'atmosphère se chargeait d'orage. Le ciel bas, oppressait les toits du hameau. Dans le petit café où l'on s'asseyait, le silence rependait ses tentacules et le thé ne suffisait plus à réchauffer les cœurs alourdis. Les autorités, précipitées sur place allaient revenir d'une minute à l'autre. A chaque heure, chaque minute, le moment redouté s'approchait inexorablement. Enfin, une longue procession apparut au fond de la route, masse sombre et funèbre qui provoqua un mouvement parmi les gens présents. On laissa les porteurs poser la civière sur une table de fortune et l'on contempla une minuscule forme sous le gros drap noir qui la recouvrait. Sous les yeux avides de la foule, la main hésitante et tremblante du chef des gendarmes souleva la couverture, et un corps meurtri laissa deviner les peurs et les passions qui l'avaient habité les dernières instants d'une existence trop cruellement achevée.
(à suivre)
11:24 Ecrit par Neriel dans Histoires sous un mûrier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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01.11.2008
Marie Maroulène
Le vent chargé de haine ravage la terre argileuse. Affamé, il fond sur la campagne à la poursuite de quelques vautours qui ont flairé la proie loin dans la plaine. Venu des montagnes pétrifiés d' Anatolie, il porte dans son ventre le gèle, le givre, la dévastation. Son haleine exhale une odeur fétide et répugnante de charogne. De rares herbes squelettiques encore debout se hérissent et brulent sous le souffle glacial de cette tramontane qui galope avec rage vers le corps mince et frêle d'une très jeune fille qui dévale la pente d'une colline chauve à tout allure. Les vautours planent haut dans le ciel plombé. Le mugissement du vent se mêle au cri des rapaces et à la respiration haletante de la fille qui court les pieds dénudés, blessés sur les mottes de terre durcie et hostile. Le vent rattrape et enveloppe la créature humaine qui chancelle mais continue à courir. Un cinglement siffle dans les oreilles de la fille, la heurte dans le dos et elle vacille. Déséquilibrée par le choc elle bascule vers l'avant, son genou touche le sol aride. Dans un sursaut désespéré elle se remet sur ses pieds et reprend sa course effrénée ; des grosses gouttes de sueur et d'horreur perlent sur son front, ses poumons hurlent de souffrance mais elle continue à courir, accélère, fuit aveuglement. Un nouveau coup la rattrape et la fait basculer. Ses jambes se dérobent et, trahie par ses forces, la jeune fille roule sur plusieurs mètres. Le sol dur n'amortit pas la chute et la chair s'égratigne et saigne. Le corps épuisé se laisse fouetter, piétiner, meurtrir jusqu'au dernier soubresaut. Les rafales, telles des lanières sifflent et s'infiltrent dans la masse de cheveux noirs qui tourbillonnent comme les oiseaux en attente au dessus de la scène, lacèrent les quelques lambeaux de tissus de la pauvre robe. Le sang noircit rapidement autour du visage ravagé et dans les yeux un étonnement contemple les vautours qui virevoltent dans les lueurs du jour qui s'achève. La bourrasque repue de tant de violence continue sa route vers d'autres destins et s'éloigne vers le littoral.
(à suivre)
11:56 Ecrit par Neriel dans Histoires sous un mûrier | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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