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Le Défilé de File la Laine - Page 85

  • La Clameur IV

    Dans la chambre à coucher du couple, un grand lit accueille les deux enfants. Allongés l’un près de l’autre, habillés soigneusement, ils portent un crucifix sur la poitrine. Ne nous y trompons pas. Aucun doute, aucun espoir. Ils sembleraient endormis et calmes si ce n’est leur attitude rigide, leur visage difforme au teint violacé, les lèvres boursouflées, les ecchymoses à la base du cou.

    De l’autre côté de l’étroit couloir, à droite, la salle de bains. Béante. Ouverte sur un cri inarticulé. Ici, l’odeur douceâtre du sang se mêle aux parfums fanés de lavande. Ici, marchons lentement. Avec recueillement. Avec respect. Ici, une femme a justifié sa souffrance. La femme qui a tué ses enfants. Jeanne.

    Délicatement allongée dans la baignoire immaculée, elle est habillée de sa robe de jeune mariée, revêtue à l’occasion. Du taffetas couleur crème absorbant le liquide en constellations asymétriques sur la jupe longue. Sa main droite effleure gracieusement le carrelage. Sur l’émail blanc, le sang se coagule en plaques sombres créant des arabesques florales. Saisissante horreur. Horrible beauté.

    Respectons leur silence. Descendons.

    Déjà l’homme s’approche de la maison. Sa main sur la poignée de la porte d’entrée, il discerne le halo qui fait signe par la vitre, s’étonne, intrigué par l’absence de bruit. Il franchit le seuil, s’obstine dans les gestes mécaniques de toujours. Essuie ses pieds, enlève son manteau, l’accroche sur la patère, s’aventure dans le séjour et appuie sur les interrupteurs.

    Le temps s’est écoulé depuis que Jeanne a préparé le feu. Il n’est que cendres froides. L’homme contemple l’âtre. Une interrogation muette se lit sur son visage. La bise s’engouffre par le tuyau du conduit et il frissonne. Ses lèvres bleuissent. Serait-ce le vent qui le rattrape ?

    D’un pas pesant, l’homme explore son domaine. D’une pièce à l’autre, il erre, sème les lumières sur son passage. Bientôt, pas un seul recoin ne reste voilé. Le voilà qui s’approche de la table où le message de Jeanne est posé, tend le bras. Son geste quelque peu brusque heurte le verre, le brise.

    Le message ? Non. Nous ne pouvons l’empêcher de le lire. Il le faut. Il n’a pas encore contemplé le corps de ses enfants étendus sur le grand lit du premier étage. Ni regardé Jeanne dans sa pureté nuptiale.

    (à suivre)

  • A votre santé

    Un Grand merci Rose-av06.jpg

    à tous ceux qui ont eu la curiosité d’aller faire un petit tour sur mon blog.

    C’est vraiment un joli cadeau d’anniversaire…

     

  • La Clameur III

    Inexorablement l’homme s’avance vers la réalisation de son destin et ne le sait pas. Ne disons rien. Taisons-nous. Laissons-le encore faire des projets pour les fêtes si proches. Laissons-le savourer son bonheur, ses sensations d’homme accompli, heureux et insouciant, intacts. Devançons-le.

    Observons plutôt l’intérieur de la maison. Entrons. Voyez comme tout est ordonné et paisible. Le hasard n’a pas lieu de cité parmi ses murs. Chaque élément fait partie intégrante d’un tout et le tout forme un ensemble indissociable. Remarquez comme chaque objet trouve sa place dans une ostentation désinvolte.

    Sur la table basse du séjour Jeanne a disposé un vase rempli de tulipes rose aux pétales fragiles et délicats, agréable note de couleur s’accordant si bien aux tons riches et soyeux du tapis, aux teintes pâles des murs. Dès le matin, elle s’est affairée, arrangé, dépoussiéré la maison, répondu à quelques lettres en attente. Vers la fin de l’après-midi, elle a allumé le feu dans la cheminée, préparé soigneusement le repas comme toujours, disposé le couvert de son mari et, adossées sur son verre, elle a placé quelques feuilles de papier soigneusement pliées. Oui, cette lettre est primordiale si nous désirons comprendre les motivations de l’infanticide. Chaque paragraphe a été médité, chaque phrase pensée et pesée. Là, Jeanne a déposé un testament. Pour lui. Pour l’homme qui marche dans la campagne en pensant à elle, aux enfants. Ne la lisons pas tout de suite. Les mots appartiennent encore à l’homme.

    Montons à l’étage.

    En haut de l’escalier un miroir contemple avec mélancolie les visages qui s’y approchent, esquissent un geste furtif et s’avancent vers les chambres au nombre de trois.

    La première est sans intérêt pour notre récit. Ce n’est qu’une chambre d’amis ; certes, joliment mise. Le lit confortable, les meubles fonctionnels, les cadres choisis avec un soin délicat. Mais c’est une chambre qui reste impersonnelle. On peut constater aisément qu’elle n’a pas été occupée depuis un bon moment. La seconde l’est davantage pour l’homme qui continue d’avancer dans le vent.

    C’est une chambre d’enfants. Non. Nous ne sommes pas encore sur les lieux du drame. Ici règne un agréable désordre. Un puzzle traîne son image en éclats éparpillés sur la moquette. Un ballon avoisine un petit nounours bleu au pied d’un lit, sur l’autre, un abécédaire reste ouvert à la lettre P. P comme passion. P comme la perfection de leur existence. Perfection sublimée par l’homme. Dévorante, destructrice pour Jeanne.

    Dans d’autres circonstances nous aurions eu envie de nous attarder, ranger les pièces du puzzle dans sa boîte, fermer l’abécédaire, disposer le nounours sur son étagère, remettre le ballon dans le coffre à jouets sous la fenêtre. Nous n’aurons pas cette opportunité. L’homme s’en chargera lorsqu’il y entrera. Après le deuil. Lorsque le vide qu’occupaient autrefois les êtres aimés s’installera. Mais ceci est un chapitre d’une autre histoire, de celle d’après. Tentera-t-il de comprendre les raisons qui ont conduit Jeanne à tuer les enfants, à se tuer ? Oui. Beaucoup plus tard. Dans un autre espace.

    Pour l’heure, continuons. Le temps presse. Nous devons explorer le reste de la maison avant qu’il ne parvienne au seuil.

    (à suivre )

     

  • Sur le sable

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    Une trace sur le sable, éphémère comme un souvenir dans la mémoire