13.10.2009
Nuit qui veille
Il y a la nuit, la nuit qui tombe comme des gouttes d'eau du ciel
Il y a la pluie, la pluie qui veille les larmes des nuits,
Il y a les pensées, pensées qui galopent dans des vents-mémoires,
Nuits et pensées se confondent, obscures, dérangeantes, acerbes
La nuit dort dans les bras du sommeil, la pensée louvoie, la pluie veille,
La nuit, la pensée, la veille. Pluie effroi veille.
01:51 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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26.10.2008
La Lettre III (fin)
Le regard est le premier des contacts. Le premier toucher, impalpable mais sensuel. Je plonge dans tes yeux immenses et sombres et me laisse subjuguer par le charme de ton corps. Une pulsion irrépressible me pousse et m’attire vers toi, et ton regard électrise tout mon être. Je t’enferme dans l’espace de mes bras. J’embrasse tes lèvres pulpeuses que j’aime croquer jusqu’au sang. Je laisse mes lèvres et ma langue descendre sur ton corps lisse qui se transforme et s’épanouit. Je caresse tes seins qui se dressent et durcissent sous ma bouche, je m’ aventure sur ton ventre et embrasse ta verge chaude et dressée comme un objet incongru hors de mon sexe qui brûle de la recevoir. Je fais durer l’attente. J’attise le feu afin qu’au moment où nous nous rejoignons, ton sexe fusionne avec le mien qui attend d’assouvir sa brûlure douloureuse dans ton éjaculation. Je recommence et dévore chaque parcelle de chair nue offerte sans retenue encore et encore et nous finissons ensemble dans l’anéantissement orgasmique. Un soubresaut et je me réveille avec l’amertume d’avoir perdu ta trace. Ma main s’attarde sur les draps froids et mon corps se glace. Tu n’es plus là… Pourtant je sens encore au bas de mon ventre ton sperme se mêler à ma propre jouissance. Le vide n’est que plus poignant. Ce n’était donc qu’un rêve ? Un rêve si beau, si fort, que je voudrais y rester éternellement. Je ne bouge plus. Je te contemple à nouveau. Tu restes immobile dans un brouillard qui t’enveloppe et me cache l’expression de ton visage. Je décèle une tristesse dans tes yeux. Je crie, je t’appelle et tu te détournes de moi. Ne t’en va pas ! J’ai tant attendu…Trop tard. Ton image s’efface et un homme inconnu prend ta place. La frustration remplace le désir. Avec les autres rien n’est pareil. Je répète ton prénom comme une incantation. Oui, je signerais le Pacte du diable pour sentir encore une fois ton membre en moi. Je crie, entre l’extase charnelle et la détresse morale. Je te maudis ! Parce que tu n’es pas là, parce que tu me laisses à nouveau dans la solitude et que je n’en peux plus de vivre dans les rêves. Dire encore que je souffre ? Que la solitude me pèse ? Dire que ton absence me détruit inexorablement est une banalité, un lieu commun ! Comment me libérer de cette torture ? J’ai promis de ne pas te suivre, d’attendre patiemment que tu viennes à moi… Que l’attente est donc longue ! Insoutenable ! Le sommeil me fuit l’absence foudroie mes membres et je suis exténuée. Si tu pouvais venir, donner un signe, confirmer ou infirmer mes pensées ! Impossible ! Je hais les mots, je hais les pensées et encore plus je hais les sentiments que j’éprouve pour toi. Je te hais ! Je me lève, je m’habille en hâte. Je ne peux pas te perdre ainsi, sans rien dire, sans te parler. Tu dois savoir, m’écouter, comprendre ce qui s’agite en moi. Je décide de venir te voir. En chemin, j’imagine ce que je te dirai, et ce que tu répondras en conséquence. Une sueur froide m’enveloppe mais je ne recule pas. D’un geste déterminé je sonne à la porte et je patiente jusqu’à ce que tu m’ouvres. Je balbutie un bonjour, j’explique les raisons de ma présence, je te demande de me laisser entrer. J’ignore l’expression d’étonnement sur ton visage, le bruit de la porte qui se referme sur moi. Tu me suis, tu parles, tu expliques quelque chose.
Je m’avance au centre de la pièce, mon cerveau refusant d’assimiler ce qu’il voit, ce qu’il entend. Des étoiles voltigent devant mes yeux, et je cligne des paupières. Les sons s’estompent dans un silence cotonneux et la lumière de cette joyeuse matinée se ternit.
Elle est là, la belle ensorceleuse. Adossée gracieusement dans un fauteuil, pleine de confiance et de féminité, ses cheveux épars sur le dossier, les lèvres rouges offertes dans un sourire accueillant de bienvenue. Celle qui s’interpose définitivement entre nous, celle qui emplit ton espace et ton âme, ta vie et ton être est là.
Je te regarde, une supplique muette au fond des yeux. Non ! Ne me la présente pas ! Je ne veux pas la connaître Je ne veux pas apprendre à la connaître, à l’apprécier, à chercher les raisons qui font que tu l’aimes, et non pas moi. Je ne veux pas savoir quelles sont les qualités qui font pencher la balance de son côté. Mais surtout, je ne veux pas apprendre à l’admirer, à la respecter, à l’aimer, parce que c’est accepter de te perdre. D’ailleurs, cela est déjà fait !
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25.10.2008
La Lettre II
Comment vivre après toi ? Que faire ? Que dire pour te retenir, te garder près de moi, te garder dans mon espace vital ? Je te trouverai, je te raconterai combien je t’aime, combien je ne puis vivre sans toi, sans savoir où tu seras, où tu iras. Je te dirai : ne t’en vas pas, reste ! Reste près de moi, car je t’aime, et même ce mot est faible pour exprimer le feu qui me consume ; je souffre quand tu n’es pas là, et aussi quand tu es là sans faire attention à moi, quand les autres absorbent toute ta concentration, quand tu ne me regarde pas, quand tu pars sans mot dire, sans même remarquer que je suis là ; je meurs lorsque tu me parles comme à une connaissance quelconque, comme à quelqu’un qu’on connaîtrait vaguement, mais qui est sans importance, sans réelle consistance. Je te dirai : je t’offre mon cœur, mon souffle et mon existence, pourvu que tu m’aimes en retour, pourvu que tu restes ! Il n’y a pas d’humiliation trop grande, trop profonde que je n’accepterais pas si tu voulais de moi ! Je lui dirai : emmène-moi, emporte-moi, là où tu iras, comme un objet chéri, qu’on caresse, qu’on cajole, qu’on embrasse comme s’il était en mesure de nous rendre cette affection. Je te rendrai ton affection au centuple. Je peux t’offrir tant en échange de si peu ! D’ailleurs, je ne peux pas dire que je n’ai rien de toi ! Amis, nous le sommes. En apparence. Tu m’offres parfois un peu de ton temps, de ton attention. Tu t’attardes pour bavarder quelques minutes. Tu me souris quand nous nous croisons de loin. Mais cela ne suffit pas. Comment peut-il suffire ? Peut-on se contenter de l’infime quand nous n’aspirons qu’à l’absolu ? Parfois, tu t’empresses de partir, tu inventes des excuses qui ne semblent pas crédibles. Tu esquives les questions, tu réponds évasivement et tu disparais, derrière une porte, dans la foule. Hier encore tu étais comme une ombre qui glisse sur les murs et s’assimile à la nuit, insaisissable.
Me voici à nouveau seule. La fièvre consume mon corps et mon esprit s’assombrit. Je sens ma bouche s’assécher et je sais que nulle eau ne pourra étancher ma soif. Aucun remède ne peut apaiser la douleur qui me brûle dans les entrailles. Comment est-ce possible ? Comment suis-je arrivée à cela ? Quand cela a-t-il commencé ? Pourquoi je n’ai pu prévenir ce qui m’arrive ? Je n’ose même pas appeler cela par son nom. Je sens autour de moi un chaos qui se creuse, irrémédiablement. Et je sais que tôt ou tard il m’engloutira dans ses ténèbres. Comment y échapper ? Que faire pour arrêter le processus de destruction ? J’ai beau écouter la voix de la raison, j’ai beau insister sur l’absurdité de la chose, je sais qu’elle est là. Destructrice, dévastatrice comme jamais elle ne le fut. Avant, je pouvais me dire que rien ne faisait obstruction à ce que cela s’accomplisse. Désormais cela est impossible. Je suis incapable de contrôler les convulsions qui brisent mes membres et me rendent impuissante à effectuer les tâches les plus courantes, les plus simples. J’ai envie de pleurer, de crier, de hurler. Mon Dieu, quelqu’un ! Aidez-moi ! Je ne puis sortir de ces ténèbres seule, je besoin qu’on m’aide, qu’on me guide, qu’on me conseille. Sa voix, son regard, ses gestes restent imprimés dans mon être et m’obsèdent. C’est lui qui m’obsède, il me possède entièrement, totalement, exclusivement. Je sais que cela ne devrait pas être mais cela est. Suis-je folle ? Suis-je perdue à ce point pour qu’aucune logique ne puisse arrêter ma progression vers l’enfer ? Car, en enfer, je suis. Il n’est pas là. Il ne peut pas être là ! Comment le rejoindre ? Par quels moyens ? Je chuchoterais son nom dans mes rêves, je murmurerais son nom dans son oreille, je lui dirais des mots d’amour, de souffrance et de destruction, je l’aimerais avec mon cœur, avec mon corps et mon âme, je l’aimerais à l’infini, je le seconderais dans sa recherche du plaisir, je supporterais son silence, sa peur, son mépris, son…Non ! Pas cela ! Pas son infidélité. Personne d’autre ne le touchera, aucune autre femme ne souillera son corps tant que je suis vivante. Je le veux, à moi ! Complètement, entièrement, pour toujours. Le désir est si fort que la tête me tourne. Mon corps est secoué de spasmes, la nausée brûle ma gorge et j’étouffe mes sanglots pour faire bonne figure. Viendra-t-il ? Ferait-il ce pas vers ma perte ? Mais en quoi est-il responsable ? Jamais, oh, non ! Jamais il n’est sorti du cadre de la bienséance. Jamais une idée aussi farfelue, aussi folle ne lui a effleuré l’esprit. Innocence. Voilà le mot qui le qualifierait. Seul un esprit pervers et perverti pourrait penser à une évolution de cet ordre. Mais alors, suis-je donc pervertie ? Rares étaient les cas où j’ai pu choisir sans discernement. Pourtant je n’ai pas choisi. Cet amour est arrivé par surprise, en traître. Je me suis sentie noyée dans son regard et je me suis perdue. Je ne l’ai su que dans mes rêves. Il était là, présent, sans mot dire, avec ses immenses yeux innocents, et ce sourire incomparable, serein, calme, sûr de lui comme s’il le savait depuis le début, comme s’il m’avait attendu toute une éternité. Dois-je y aller ? Dois-je laisser les sensations et les sentiments m’avaler ? Ou bien, suis-je obligée de feindre l’indifférence ? Oh ! Cela est à nouveau impossible ! J’ai essayé. Mon rêve est revenu me hanter, démolir le semblant de quiétude que je m’étais construit. Je chuchote les lettres de son nom et chacune d’elle s’imprime au fer rouge dans ma chair et mon âme. Je t’aime ? Je ne t’aime pas ? Mots sans réalité pour l’esprit. Seules la présence ou l’absence ont une existence. La présence est une douce satisfaction d’être près de lui, de pouvoir plonger dans ses yeux, de pouvoir le regarder inlassablement, de guetter son sourire, un éclair au fond du regard, un mot dérobé, un geste, un mouvement furtif qui me serait adressé. Quant à l’absence, elle est une torture raisonnable, pieuse, logique. Mais que faire de la logique, du raisonnable ? Je n’en veux pas! Je le veux, lui ! Peu m’importent les règles, les lois, sociales ou morales. Je m’en moque. Je meurs lentement de son absence et de la jalousie de savoir d’autres femmes proches de son corps, de son regard, de ses désirs. Ceci est un paradoxe. Je sais cela irréalisable mais je ne peux m’empêcher d’éprouver de la jalousie, de la détresse. Que faire ? Comprendre d’abord ce que j’éprouve. Ou plutôt l’accepter. Me voilà à nouveau anéantie par sa pensée. J’enfonce mes dents dans mon bras très fort. La douleur physique estompe un instant la douleur morale que j’éprouve. Mon Dieu ! Ne pas gâcher notre belle amitié, cette relation privilégiée que nous avons construit conjointement. Ensemble, pas à pas, doucement. Un édifice dans lequel je me suis enfermée, où je me suis perdue. Rien d’autre n’a de l’importance. Quand je suis seule, je suis ailleurs, avec lui. Je ne peux imaginer un seul instant sans sa présence. Pourtant, seule, je le suis. Viendras-tu ? Finiras-tu par franchir un pas encore vers ma destruction ? Sais-tu le mal que tu me fais ? Oui ! Tu le sais ! Volontairement. Sciemment. Ton silence me le dit. Ton regard est aussi éloquent que les mots que tu ne prononces pas. Tu t’ acharnes parce que cela satisfait ton amour propre, ton orgueil. Je t’en prie, ne joue pas à ce jeu ! Quel plaisir peux-tu éprouver à me détruire petit à petit ? Sors de mes rêves ! Ne hante plus mon sommeil. Écarte de moi cette chape de plomb qui m’enferme vivante dans un catafalque. Oh ! Je sais. Tu veux me l’entendre dire ? Tu veux assister à mon ultime humiliation ? Eh bien, je le dis : je t’aime. Je ne peux pas vivre sans ta présence. Oh ! Voilà encore cette fièvre qui s’empare de moi, cette frustration de savoir que cela est impossible. Ne puis-je pas substituer ton image à celle d’un autre ? Ne puis-je pas vivre après t’avoir connu ? Je veux imaginer tes lèvres sur les miennes, je veux imaginer un baiser fougueux et interminable, une caresse qui provoquera la fusion de nos deux corps, l’anéantissement s’ils venaient à se séparer. Je dors dans l’espoir de te rencontrer. Et soudain, mon vœu est exaucé. Tu avances dans ma direction. Tu t’approches. Tu es là !
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22.10.2008
La Lettre
Quel fut l’instant où l’univers s’est restreint à son seul regard, à son seul sourire ? Quel fut l’instant où le monde tout entier fut absorbé par le seul espace de son corps ? Quel fut le moment, cette seconde fatidique où tous les autres se sont transformés en ombres évanescentes pour ne laisser place qu’à un seul être ? Quand cela s’est-il produit ? Et à quel moment ? Que s’est-il passé ? Que sais-je ? Que m’importe ?
Je n’ai pas le temps de le comprendre, pas le temps de le savoir, de consacrer mes heures à méditer sur la situation. Car, je vis dans l’urgence. L’urgence de le voir, de lui parler, de l’approcher, de le contempler. Son nom ? Un souffle apaisant sur mon cerveau enfiévré, une caresse consolatrice sur mon cœur meurtri. Son nom, quelques lettres éparses, quelques sonorités abstraites qui, assemblées, forment mon unique univers.
La vie d’avant (y en a-t-il eu une ?) n’était que succession d’instants, d’événements, de rencontres, de sourires et de larmes, vite passés, vite remplacés, vite oubliés. Elle semblait inaltérable, inaliénable. Puis…
Un matin, rien d’autre n’avait de l’importance à part ce désir dévorant d’être près de lui, avec lui, de ne plus être hors de sa présence, de son amour. Le reste n’avait plus d’importance ; le reste, était le fardeau à porter pour être avec lui, et continuer à le voir, à lui parler, à vivre quelques moments fugitifs près de lui. Et il va partir, sortir de mon quotidien, s’aventurer vers un ailleurs dont je n’en ferai pas partie, il évoluera dans d’autres lieux où je ne pourrai pas avoir accès. Je ne pourrais plus le voir ni lui parler ; je n’entendrai plus les sonorités chaudes de sa voix si particulière. Je resterai seule dans l’espace vide laissé par son corps absent, seule, avec le manque, avec la détresse pour seul compagnon, malheureuse et à jamais triste. Il part ! Et je ne peux le garder, je ne puis l’accompagner…
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19.10.2008
Une Femme (Fin)
La volonté d’Athéna se dresse comme un rempart face à l’homme et sa mère et les jeunes gens s’apprêtent à leur mariage. Pendant ce temps, la Mort se prépare. Elle sort de son antre. Elle observe, guette. Elle se laisse oublier, se tient prête et ricane. Au moment propice, elle frappe. Vite. Promptement. Bien. Personne n’est préparé, personne ne s’y attend. Athéna encore moins que les autres. C’est qu’elle avait commencé à songer à une vie normale, sans souffrances, sans animosité. Elle commençait à entrevoir un bel avenir pour son fils, pour sa bru, pour elle même… Le coup ne fut que plus rude, plus pervers. Par ce beau dimanche de Pâques, la lumière du printemps a perdu son éclat. La tombe du fils s’ouvre aux côtés de celle du père. Ce père qu’elle n’a pas pleuré parce que son cœur était noir de rancœur. Le doute s’installe dans son esprit. Et si …si c’est Dieu qui se venge ? Si c’est Dieu qui punit mon orgueil ? Athéna ne pleure plus. Son esprit chancelle à nouveau et elle perd ses repères. S’accrocher à quelque chose, ne pas se laisser emporter, ne pas céder, ne pas s’en plaindre, ne pas faillir, ne pas donner aux autres la satisfaction de la voir à terre et désemparée. Résister, résister. Survivre, surmonter l’infirmité, passer outre, vaincre le chagrin, la solitude, la tristesse, l’abîme… Dans l’obscurité, elle croit voir la Mort qui rode, elle croit entendre son rire caverneux. Une lutte acharnée s’engage entre elles. Tu ne m’auras pas, tu ne m’auras pas. Je ne me laisserai pas faire, je ne te laisserai pas m’abattre, je survivrai, je résisterai. Je reconstruirai ce que tu m’as ôté. La fiancée de mon fils deviendra ma fille, je l’adopterai, je ferai d’elle mon héritière, je l’accueille à la place de mon fils, je l’accepte comme chair de ma chair, sang de mon sang. J’aurai les petits enfants que tu me refuses, j’aurai une famille à moi, choisie par moi pour te résister, pour te vaincre. Mais dans cette lutte, la Mort est la plus rusée, la plus forte, la plus aguerrie. Et le vide n’est que plus grand autour d’Athéna. La Mort jubile. Les destins individuels deviennent des éléments disparates d’une réalité plus vaste, plus déchirante, plus tragique encore. La guerre, secondée de désastre, de misère et de souffrance arrive, étend ses ravages, emporte tout sur son passage. Athéna prend les routes de l’exil avec les autres personnes du village. Provisoirement au début. Puis, les larmes s’assèchent et on s’habitue au statut quo. La vie reprend ses droits et Athéna se mêle aux gens qui s’efforcent d’effacer toute trace de malheur, reconstruisent le pays, s’efforcent de recréer les cellules familiales éclatées et se perdent dans une prospérité illusoire. Dans cette fièvre, Athéna n’a pas le temps de penser, et la vieillesse la surprend, isolée, loin de sa terre natale, par delà la ligne de démarcation qui divise son pays et déchire son cœur en deux. Qu’est devenu son monde ? Qu’est devenue sa vie ? Où est la tombe du père ? Où est la tombe du fils ? Où les chercher ? Où les trouver ? Que reste-il du passé sinon les regrets et l’amertume ? Que reste-il du passé sinon ce corps incapable de soutenir désormais le feu qui brûle en elle ? Les spectres des souvenirs se désintègrent dans le silence. La Mort s’approche et découvre son visage. Plus la peine de se dissimuler. L’affrontement est imminent. Maintenant ! Regarde-moi, regarde ! Vois ! Ne me reconnais-tu pas ? Ne m’as-tu pas déjà vue ? Ne sommes-nous pas des vielles amies ? La dame allongée parmi les appareils de survie tressaille. Aucune force humaine, aucune médecine ne peut s’interposer entre elle et sa mort.
Seule sur son lit d’hôpital, la vielle femme pleure. Elle fait face à la mort. Tu ne m’as rien laissé, ni dignité, ni amour, ni pays, ni patrie. Tu m’as tout pris, tout pris, mais ma volonté reste indemne malgré tes ruses, malgré tes mesquineries. Je lutterai jusqu’au bout, avec acharnement, avec détermination, et je ne laisserai pas tes griffes lacérer mon esprit. J’aimerai fort car tu as peur de l’amour, peur de la force qu’il donne, de sa puissance, de sa capacité à soulever les obstacles, à anéantir les misères, à aplanir les difficultés. Je ne te laisserai pas m’envahir, je me battrai, je vivrai jusqu’en été, j’aimerai cet enfant qui va venir comme s’il était le mien, comme si une puissance divine, plus forte que toi, m’avait donné une deuxième chance, comme si mon père ne m’avait jamais obligée à me marier contre ma volonté, comme si ma vie avait repris la veille de mes seize ans, comme si le temps s’était arrêté. Mais elle sait qu’il est déjà trop tard. La Mort s’avance et lui sourit. Face à face, elle fixe de son regard compatissant le corps immobile. Ne plus souffrir. Ne plus se tourmenter. Un dernier songe emplit l’espace de sa chambre. Est-il trop tard ? Trop tard pour aimer, pour comprendre, pour pardonner ?
La petite fille a cessé ses pleurs. La vieille dame infirme aussi. La jeune mariée, la mère meurtrie, la veuve de même. Ses blessures, ouvertes, à vif, saignent toujours. Devant elle se tiennent les silhouettes fantomatiques du fils et du père. Mon père, pardonne-moi. Mon fils, pardonne-moi. Je n’ai pas su vous aimer. Je ne puis réparer. Je vous donne tout. Ce qui me reste et encore plus. Je vous en prie ! Ne partez pas ! Pas comme les autres. J’ai tant souffert ! J’ai tant espéré ! Ne partez pas… Mais les échos du passé s’estompent, s’évanouissent. Le livre émoussé de son existence est clos. Définitivement. Plus rien ne subsiste. Le néant l’enveloppe à nouveau.
Seule sur son lit d’hôpital, isolée des autres, murée dans le cauchemar de ses souvenirs, la vieille dame ne pleure plus.
La roideur gagne ses membres inertes. La pâleur blafarde de la mort estompe les contours de son visage sur la toile éphémère de sa vie humaine. Un frémissement agite ses paupières closes. Une larme égarée scintille entre les cils sous la lumière crue de sa chambre aseptisée. Un sourire s’esquisse sur les lèvres flétries. De sa bouche blême, entre-ouverte s’exhale le souffle d’un ultime soupir. Elle s’abandonne. La Mort l’enlace, l’emporte. Miséricordieuse.
Requiescat In Pace.
12:06 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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18.10.2008
Une Femme VI
Immobile sur son lit, elle laisse son corps subir les outrages de la médecine. On la soigne, on s’acharne sur sa chair épuisée, on l’extirpe de l’inconscience, on la maintient en vie. Au fond de son être, Athéna est prête à s’abandonner à la lueur qui l’appelle, qui lui promet la délivrance, qui l’emplit de quiétude, de sérénité. Mais la décision ne lui incombe pas. Aux autres de disposer d’elle. Les médecins doivent choisir entre la mère et l’enfant à naître, et Athéna peut reprendre le cours de son existence. Elle peut à présent refuser son corps à l’homme. Pour qu’elle ne risque plus sa vie, pour ne pas laisser l’homme veuf avec un enfant en bas âge à élever. L’argument est imparable et le souffle de la liberté enivre Athéna. Elle déborde d’énergie, établit de centaines de projets, elle agrandit son atelier de couture, accueille des apprenties, travaille d’arrache pied, et apprécie l’effervescence constante qui l’entoure. Elle devient même amène avec l’homme. N’est il pas malheureux après tout ? Mais Athéna n’est pas triomphaliste. Aucune réflexion vindicative ne s’insinue dans ses propos. Aucune lueur dans son regard gris et limpide. Peu lui importe le malheur des autres. Après tout, l’homme n’est qu’une victime, victime de lui-même, de ses appétits, de son amour peut-être. Cela lui est aussi indifférent. Rien ne paraît retenir l’attention d’Athéna. Rien ne semble l’affecter. Les sentiments, la sensibilité se sont pétrifiés. Jusqu’à la mort du père qui lui indiffère. Quand elle apprend la nouvelle, Athéna ne relève qu’à peine sa tête. Puis, elle se penche à nouveau sur son ouvrage. Pourquoi se presser ? Les morts ont tout leur temps. Les morts peuvent attendre. Tout s’enveloppe dans un voile terne et monotone. Les journées de labeur se succèdent invariables, routinières.
Les proches d’Athéna pensent que l’attachement de son fils pour une ouvrière, pauvre, sans avenir, originaire d’un village lointain, sortirait la jeune femme de son apathie. N’est-il pas trop jeune pour se marier ? Que connaît-on de la vie à vingt ans ? Il lui faut plus d’expérience, plus d’assurance, il faut qu’il profite de la vie, profite de sa jeunesse ! Et puis, qui connaît cette fille ? Quels sont ses antécédents ? Elle semble livrée à elle même, habite seule avec sa sœur en ville, elle fait ce qui lui passe par la tête ! Il faut protéger notre enfant, notre fils unique des griffes de cette fille dissipée ! Qui peut juger de son innocence, garantir sa moralité ? Et si elle était déshonorée ?
Quelque chose palpite dans le cœur d’Athéna. Comment osez-vous !? Comment osez-vous juger les autres aussi légèrement, aussi cruellement ? Qu’en savez-vous ? De quel droit vous revendiquez quoi que ce soit ? De quel droit vous placez-vous au dessus des autres ? Qui êtes vous pour critiquer cet amour ? Qui êtes-vous pour critiquer cette fille ? Que vous importe qu’elle n’a pas de fortune, d’éducation ? Les temps ont changés ! Personne de nos jours ne s’attarde à des considérations d’ordre matériel ! Que vous importe le fait qu’elle n’est peut-être pas vierge ? Qui le saurait si vous ne dites rien ? Qui s’en préoccupe à part vous et votre orgueil misérable ? Vous n’avez pas le droit ! Je ne vous laisserai pas faire ! J’irai moi-même rencontrer cette fille, je la verrai, je lui parlerai, je saurai si elle est telle que vos esprits pervertis l’ont décrite ! Je saurai vous empêcher de détruire sa vie et celle de mon fils que vous prétendez aimer et protéger ! Vous ne savez pas ce qu’est l’amour ! Vous ne l’avez jamais su ! Vous êtes enfermés dans votre égoïsme étroit, enfermés dans votre misère morale, votre mesquinerie et votre petitesse ! Abjectes ! Voilà ce que vous êtes ! Je ne vous laisserai pas faire, je ne vous laisserai pas faire ! Je partirai avec eux mais vous ne gagnerez pas, vous ne pouvez pas imposer votre volonté aux autres ! Moi, je n’ai rien à perdre, je peux très bien me passer de vous ! Mais vous ? Vous ? Pouvez-vous vous passer de moi ? Pouvez-vous continuer vos existences étriquées si je vous abandonne ? Pourriez vous soutenir le regard de la société, supporter les interrogations muettes, répondre aux questions qu’on ne manquera pas de vous poser ? Pourriez-vous répondre sans courber l’échine, sans ciller ? Lâches ! Vous n’êtes que des lâches ! Vous ne me faites pas peur, et mon fils fera ce que bon lui semble ! J’ai aussi mon mot à dire dans cette affaire. Je vous interdis de décider à la place de mon fils, décider à ma place, à la place des autres ! Vous n’avez aucun pouvoir. Vous ne pouvez rien. Vous n’êtes rien, rien !
(à suivre)
16:54 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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17.10.2008
Une Femme V
Elle s’étonne de la résistance du corps, de l’acharnement de la chair à continuer, mue d’une énergie propre, indépendante de sa volonté à elle. Athéna a quitté la maison du père, sans un mot, sans le voir, sans un regard en arrière. La mère de l’homme (elle répugne à l’appeler son mari) est venue la chercher, l’a remmenée habiter chez cet inconnu à qui désormais elle appartient légalement. On la pousse à vivre, on l’épie, on l’espionne, elle n’est jamais seule. Elle se lance éperdument dans le travail. Comme sa grand-mère et sa mère avant elle auprès desquelles Athéna à appris le métier, elle monte son atelier de couture. Entourée de toutes sortes d’étoffes, elle crée, invente, transforme, atténue les défauts physiques, met en valeur la plastique, drape, flatte l’amour propre de ses clientes. Des heures, des journées entières consacrées au bien-être des autres alors qu’elle s’enferme dans une austérité ascétique.
Athéna veut que la chambre du couple donne directement dans son atelier. Dépouillée d’ornements, transformée en salon d’essayage elle n’a d’intime qu’un grand lit aux montants de cuivre. La monumentale armoire aux miroirs vénitiens sert de prétexte. Non, elle refuse qu’on déménage la couche ailleurs, ne veut pas entendre parler de psychés prévues à cet effet, ni de paravents qui isolent. Une porte de communication est ouverte, mais Athéna la fait remplacer par un rideau d’un tissu riche et soyeux. Plus de limites entre vie intime et vie sociale. Elle ne sort que rarement, consacrant son temps à coudre, comme si le fil de son existence dépendait du fil de son aiguille, comme si les points ne devaient jamais cesser. Morceau après morceau, elle assemble les tissus, bâtit des vêtements, fabrique, modifie des tenues, jamais satisfaite. Penchée sur son ouvrage, elle prolonge les jours. Elle retarde ainsi l’instant fatidique où elle ira s’allonger auprès de cet homme qui porte - quelle ironie !- le nom du Seigneur. Rompue, anéantie. Pourvu que les nuits soient courtes. Pourvu que l’épuisement physique soit à son paroxysme pour que le sommeil la plonge dans l’oubli. Au début, la mère de l’homme a tenté de discuter avec Athéna, de la raisonner ; elle mettait en danger son couple, son mariage, la réputation de son fils et la sienne, et que diraient les gens ? Comment une femme digne peut se comporter de la sorte ? Le regard gris orageux d’Athéna a stoppé le discours de la femme. Elle n’ose plus s’adresser à cette fille que rien ne peut distraire de son occupation. Elle continue à épier Athéna, à surveiller ses allées et venues, continue à écouter les conversations qu’elle tient aux clientes. Mais aucun reproche, aucun blâme n’ose franchir ses lèvres. Quant à l’homme, il s’efface devant la résolution farouche d’Athéna. Il se plie devant cette volonté indomptable. Amère, Athéna le regarde avec mépris. Où est sa belle assurance quand il piétinait son innocence ?
Elle pense ne jamais aller au delà de ce désespoir. Elle se trompe. Il n’y a pas de limites à la souffrance. Il n’existe pas de fin. Alors qu’en elle, dans son cœur et son esprit tout est fané, mort, une autre existence bouge en elle. Une vie qu’elle n’a pas demandée, n’a pas désirée, n’a pas voulue. L’homme se réjouit, rien ne sera plus pareil, il garde l’assurance qu’Athéna lui appartient définitivement, cet enfant est le lien qu’elle refuse de lui accorder mais qu’elle finira par accepter, par admettre. Ils formeront désormais une famille. Lui aussi se trompe. Athéna néglige l’enfant, le délaisse. Non pas matériellement, non ! Elle lui donne tout ce qu’un enfant est en droit d’exiger de sa mère. Mais pas sa tendresse. Elle ne peut pas ! Elle n’arrive pas ! A-t-elle voulu cet enfant qui réjouit tant l’homme à qui il ressemble? A-t-il été conçu dans l’amour, le désir, le respect et la tendresse mutuels ? Athéna ne sait pas pardonner. Elle ne pardonne pas à l’homme, ne pardonne pas à l’enfant d’avoir créé ce lien entre elle et l’homme. Elle plonge dans le marasme. Comment un être peut vivre sans donner aux autres ? Comment peut-on survivre dans l’étau de la peur, de la souffrance, dans le silence ? Elle se le jure, elle ne laissera personne dominer la vie de l’enfant, il sera maître de sa destinée, son rôle à elle étant de le guider vers cette indépendance, vers cette liberté. Qu’aucun préjugé, quelle qu’en soit l’origine, n’entrave son monde. L’homme et sa mère trouvent cette tolérance néfaste pour l’enfant. Il n’est pas bon qu’il grandisse seul. Un deuxième enfant peut-être ? Athéna ne veut pas. Elle sait que son corps ne le supporterait pas. Mais l’homme est le plus fort physiquement et dans son sein, un nouvel être s’accroche et croît aux dépens de la jeune femme. Lentement il lui empoisonne le sang et l’entraîne à nouveau vers la mort. Le sang jailli par flots de son ventre et emporte à jamais les derniers espoirs de l’homme de racheter sa culpabilité. La mort raille en contemplant les ravages.
(à suivre)
17:44 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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16.10.2008
Une Femme IV
Mais le sud apprend aux gens la soumission, il les rend fatalistes. Le père contemple l’horizon par delà la montagne. Pas de révolte, pas d’issue, pas d’échappatoire, pas de choix, pas d’alternative…On accepte. On plie. On capitule.
La jeune mariée pleure. Pitié ! Elle se recroqueville au plus obscur angle de la pièce. Elle se fait petite, toute petite. Je veux être invisible, disparaître, me disloquer. Maintenant ! MAINTENANT ! Horrifiée, elle regarde cet homme inconnu à qui son père a donné sa fille en la bénissant. Mon Dieu, faites qu’il meure ! Faites que je meure ! Faites que je disparaisse ! Mais rien ne se produit, et l’inconnu continue d’avancer, un sourire de carnassier sur les lèvres. Non, ne me touche pas ! Assassin, meurtrier, non, non, ne me touche pas, tu n’as pas le droit ! PAS LE DROIT! Elle sort de son mutisme, se bat, hurle à s’en déchirer la gorge, implore, prie, se bat avec désespoir, griffe, mord, donne des coups. Sa détresse excite l’homme, il respire fort, et son corps mûr, en pleine force de l’âge écrase le corps fragile de l’adolescente. Molestée, humiliée, elle cesse de lutter, ferme les yeux. Ne pas voir, ne pas sentir, être une pierre, une statue de marbre que rien ne touche ! Au fond de l’abîme où elle tombe, Athéna entend un ricanement. Cela est pire que la mort, pire que tout ! Les larmes coulent, inondent les joues, mouillent l’oreiller. Immobile, les yeux clos, elle étouffe sous le poids de l’étranger. Une odeur âcre, rance lui monte aux narines, des mains moites violent ses seins purs, la bouche humide se promène sur sa peau comme une limace qui laisse derrière elle des traces de bave indélébiles, elle sent l’excroissance de son dard la meurtrir, la poignarder encore et encore. Il halète de plus en plus fort et dans un râle s’écroule de côté. Une explosion se fait dans la tête d’Athéna, la raison l’abandonne. Comment est-ce possible ? Comment puis-je vivre encore, comment se fait-il que je respire encore ? Comment puis-je continuer à vivre ? Le râle est toujours là, près de sa couche. Comprendre. Le corps martyrisé, l’esprit en délire elle se recroqueville au fond de son lit. Elle se concentre. Non, ce n’est pas l’homme qui respire, ce n’est pas lui, il est mort depuis longtemps déjà, mort et enterré. Il ne viendra plus la prendre, il ne viendra pas violer son corps, tuer son âme, martyriser sa dignité. La vieille dame pleure. Ce n’est que l’appareil respiratoire qui la maintient en vie. La fièvre a obscurci sa raison, elle s’est crue à nouveau dans la chambre du supplice. Et elle pleure. La fièvre gagne son corps et sa conscience. Elle s’enfonce dans le néant. Ne plus souffrir ! Mais, voilà qu’on l’appelle. Quelqu’un lui baigne le visage à l’eau fraîche, l’oblige à boire, soulève sa tête pour lui donner de l’eau. Athéna, ma chère enfant, ressaisis-toi, Reviens parmi nous, reviens ! La voix de sa mère la berce, l’endort, puis à nouveau l’exhorte de revenir. Une semaine durant, la mère lutte fermement avec l’obscure, arrache lentement Athéna des ténèbres dans lesquelles elle s’est perdue. Elle cligne des yeux, fixe le visage de sa mère, promène son regard autour d’elle, voit sa petite sœur de six ans sa cadette assise sagement près du lit, découvre adossée au mur le luth de son père et reconnaît la maison. Mon Dieu ! n’était-ce donc qu’un rêve ? Un cauchemar de son cerveau enfiévré ? La voix de sa mère continue à expliquer combien ils ont eu peur de la perdre, comment son père, inquiet pour elle, l’a transporté chez eux pour qu’on prenne soin d’elle, la lutte qu’il a fallu mener pour l’arracher aux griffes de la mort, le prêtre qui lui a donné l’extrême onction, les derniers sacrements, persuadés qu’ils étaient de l’irrévocable, ses prières à la sainte Vierge. Elle lui raconte les regrets du père, ses remords, sa souffrance, ses craintes et sa tristesse. La mère sourit, soulagée. Mais tu es là, tu es sauvée. Sauvée ! Un nouveau désespoir l’engloutit. Non ! ce n’était pas un rêve, ce n’était pas une hallucination due à la fièvre ! Elle n’est pas l’adolescente insouciante d’avant, elle n’est plus qu’une chose à la disposition des autres, elle n’a même pas le droit de mourir, on l’a arrachée à son dernier refuge. Avec un effort, elle se tourne vers le mur et s’enferme dans le silence. Quelqu’un ricane au fond de sa tête.
(à suivre)
17:01 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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09.10.2008
Une Femme III
La mort est pourtant une présence familière. Combien de fois n’a-t-elle pas veillé, auprès de ses aînés, les morts dans leurs blancs linceuls. Combien d’autres fois n’a-t-elle pas suivi des convois funéraires jusque aux portes des cimetières ? La mort ? Souvent rencontrée, vue, observée. Jamais reconnue. Arrivant toujours furtivement. Sournoise, elle vous épie, fond sur vous au moment où vous vous y attendiez le moins. La vraie mort est une vieille femme, laide, frustrée et perverse, prolongeant sa propre existence au détriment des hommes. Elle se nourrit de leur souffrance, de leurs amours, de leurs regrets. La mort s’abreuve des larmes et du sang des vivants. Cet amalgame forme le nectar et l’ambroisie de son immortalité.
La mort ricane. Elle lit dans ton cœur et dans ta tête les regrets, l’amertume, les remords. Mais comment ne pas en avoir ? Comment aurait-il pu en être autrement ? Le torrent de souvenirs se précipite et envahit la conscience de la femme allongée, immobile sur son lit d’hôpital. Dans un tourbillon elle se transporte sur les chemins du village de son enfance, pieds nus, cheveux au vent, elle court à la rencontre de son père. Qu’elle est belle cette enfant qui s’élance vers les bras tendus de cet homme à la haute stature. Qu’il est beau ce père qui la couvre de baisers, qui la gâte, qui la choie ! Sa tendresse, son amour pour son deuxième enfant est prêt à tout lui pardonner, à tout lui offrir. Qu’elle est heureuse dans ses bras puissants qui la lancent en l’air et la récupèrent avec assurance. Athéna, ma petite Athéna adorée, mon trésor ! L’enfant rit, heureuse, insouciante. Papa, mon papa chéri ! C’est ça le bonheur ! Le bonheur de se retrouver dans ses bras, blottie contre le torse puissant de son père. Elle se revoit encore. Ses traits gardent la fraîcheur de l’enfance mais le corps lui, esquisse les formes pleines de la jeune femme qu’elle sera bientôt. Les autres adolescentes deviennent pudiques à cet âge. Athéna continue à accueillir son père, bras ouverts, un sourire heureux l’illuminant tout entière quand le père lui caresse ses beaux cheveux noirs qui contrastent avec son teint blanc et lumineux où brillent les agates grises, étoilées de ses yeux. C’est à cet âge que le bonheur a déserté sa vie. Sans jamais plus revenir lui semble-t-il. Pantelante, elle se jette à ses pieds. Elle s’accroche à lui, se laisse traîner sur plusieurs mètres le visage tourné vers son père, implorante, son regard gris qu’elle a hérité de lui, empli d’appréhension, noir de terreur. Les larmes se mêlent à la poussière de la cour, forment de longs sillons, maculent sa face blanche et pure. Elle crie, elle hurle. La longue plainte s’élève dans un déchirement. Je t’en prie, papa, mon papa, ne fais pas ça, ne m’oblige pas à me marier avec cet homme. Je t’en supplie, je t’en conjure, ne m’oblige pas, ne m’oblige pas, je me tuerai s’il le faut, je me tuerai, je le jure, je ne veux pas me marier, je ne veux pas, je ne te pardonnerai jamais, je te haïrai, je te détesterai, je te maudirai, je t’en prie, je ne peux pas, je ne veux pas, il est trop vieux, trop ! Trop malhonnête. Il veut ma perte, il ne m’aime pas ! S’il m’aimait, il n’aurait pas fait ce qu’il a fait, il ne se serait pas introduit chez nous comme un espion pour se mettre dans mon lit et me compromettre. S’il m’aimait, il serait venu demander ma main, il aurait cherché à te voir, parler avec toi, il aurait envoyé sa mère vous rencontrer, ma mère et toi, comme c’est l’usage, il aurait engagé des pourparlers comme font les autres hommes qui veulent épouser une jeune fille, il ne se serait pas introduit chez nous comme un voleur, un criminel qu’il est. D’autant plus qu’il ne m’a pas touchée, pas effleurée ne serait-ce que du doigt, ne serait-ce qu’un cheveu. Je t’en prie, je partirai, j’irai ailleurs, dans un autre pays, dans un autre univers, tu ne me verras plus, personne ne saura rien, mais je t’en prie, je t’en supplie, pas cet homme, je ne peux pas me marier avec lui, pas après ce qu’il a fait, ne le laisse pas me souiller, ne me condamne pas, ce serait m’emprisonner, me torturer, me tuer ! Oh ! papa, mon papa chéri, je t’en supplie, vois, je suis à tes pied, je ne veux pas de cet homme, je ne l’aime pas, je le déteste, il me dégoûte, je l’exècre ! Comment tu peux être sans cœur à ce point ? Comment peux-tu me faire une chose pareille ? Mon papa adoré, si tu m’aimes un peu, si tu veux vraiment mon bien, si je suis ta fille préférée comme tu le dis, tu ne feras pas ça, tu ne m’obligeras pas, je ne me marierai pas, je préfère devenir putain plutôt que de le laisser me toucher, oui, je vendrai mon corps, je me mettrai sur la place publique toute nue et je me laisserai prendre par n’importe qui, mais jamais il ne me touchera ! Mon Dieu, mon Dieu, papa, mon papa adoré, écoute-moi, écoute, tu dois m’aider, m’aider ! Maman, dis-lui, dis-lui ! Il t’écoutera, il ne veut pas m’écouter, toi, il ne pourra pas ne pas t’écouter, ne me laisse pas à cet homme, ne me laisse pas, j’ai peur de lui, j’ai si peur, je ferai ce que vous voudrez, tout, mais plutôt mourir, plutôt mourir ! Par pitié…
(à suivre)
13:47 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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08.10.2008
Une Femme II
La mort est pourtant une présence familière. Combien de fois n’a-t-elle pas veillé, auprès de ses aînés, les morts dans leurs blancs linceuls. Combien d’autres fois n’a-t-elle pas suivi des convois funéraires jusque aux portes des cimetières ? La mort ? Souvent rencontrée, vue, observée. Jamais reconnue. Arrivant toujours furtivement. Sournoise, elle vous épie, fond sur vous au moment où vous vous y attendiez le moins. La vraie mort est une vieille femme, laide, frustrée et perverse, prolongeant sa propre existence au détriment des hommes. Elle se nourrit de leur souffrance, de leurs amours, de leurs regrets. La mort s’abreuve des larmes et du sang des vivants. Cet amalgame forme le nectar et l’ambroisie de son immortalité.
La mort ricane. Elle lit dans ton cœur et dans ta tête les regrets, l’amertume, les remords. Mais comment ne pas en avoir ? Comment aurait-il pu en être autrement ? Le torrent de souvenirs se précipite et envahit la conscience de la femme allongée, immobile sur son lit d’hôpital. Dans un tourbillon elle se transporte sur les chemins du village de son enfance, pieds nus, cheveux au vent, elle court à la rencontre de son père. Qu’elle est belle cette enfant qui s’élance vers les bras tendus de cet homme à la haute stature. Qu’il est beau ce père qui la couvre de baisers, qui la gâte, qui la choie ! Sa tendresse, son amour pour son deuxième enfant est prêt à tout lui pardonner, à tout lui offrir. Qu’elle est heureuse dans ses bras puissants qui la lancent en l’air et la récupèrent avec assurance. Athéna, ma petite Athéna adorée, mon trésor ! L’enfant rit, heureuse, insouciante. Papa, mon papa chéri ! C’est ça le bonheur ! Le bonheur de se retrouver dans ses bras, blottie contre le torse puissant de son père. Elle se revoit encore. Ses traits gardent la fraîcheur de l’enfance mais le corps lui, esquisse les formes pleines de la jeune femme qu’elle sera bientôt. Les autres adolescentes deviennent pudiques à cet âge. Athéna continue à accueillir son père, bras ouverts, un sourire heureux l’illuminant tout entière quand le père lui caresse ses beaux cheveux noirs qui contrastent avec son teint blanc et lumineux où brillent les agates grises, étoilées de ses yeux. C’est à cet âge que le bonheur a déserté sa vie. Sans jamais plus revenir lui semble-t-il. Pantelante, elle se jette à ses pieds. Elle s’accroche à lui, se laisse traîner sur plusieurs mètres le visage tourné vers son père, implorante, son regard gris qu’elle a hérité de lui, empli d’appréhension, noir de terreur. Les larmes se mêlent à la poussière de la cour, forment de longs sillons, maculent sa face blanche et pure. Elle crie, elle hurle. La longue plainte s’élève dans un déchirement. Je t’en prie, papa, mon papa, ne fais pas ça, ne m’oblige pas à me marier avec cet homme. Je t’en supplie, je t’en conjure, ne m’oblige pas, ne m’oblige pas, je me tuerai s’il le faut, je me tuerai, je le jure, je ne veux pas me marier, je ne veux pas, je ne te pardonnerai jamais, je te haïrai, je te détesterai, je te maudirai, je t’en prie, je ne peux pas, je ne veux pas, il est trop vieux, trop ! Trop malhonnête. Il veut ma perte, il ne m’aime pas ! S’il m’aimait, il n’aurait pas fait ce qu’il a fait, il ne se serait pas introduit chez nous comme un espion pour se mettre dans mon lit et me compromettre. S’il m’aimait, il serait venu demander ma main, il aurait cherché à te voir, parler avec toi, il aurait envoyé sa mère vous rencontrer, ma mère et toi, comme c’est l’usage, il aurait engagé des pourparlers comme font les autres hommes qui veulent épouser une jeune fille, il ne se serait pas introduit chez nous comme un voleur, un criminel qu’il est. D’autant plus qu’il ne m’a pas touchée, pas effleurée ne serait-ce que du doigt, ne serait-ce qu’un cheveu. Je t’en prie, je partirai, j’irai ailleurs, dans un autre pays, dans un autre univers, tu ne me verras plus, personne ne saura rien, mais je t’en prie, je t’en supplie, pas cet homme, je ne peux pas me marier avec lui, pas après ce qu’il a fait, ne le laisse pas me souiller, ne me condamne pas, ce serait m’emprisonner, me torturer, me tuer ! Oh ! papa, mon papa chéri, je t’en supplie, vois, je suis à tes pied, je ne veux pas de cet homme, je ne l’aime pas, je le déteste, il me dégoûte, je l’exècre ! Comment tu peux être sans cœur à ce point ? Comment peux-tu me faire une chose pareille ? Mon papa adoré, si tu m’aimes un peu, si tu veux vraiment mon bien, si je suis ta fille préférée comme tu le dis, tu ne feras pas ça, tu ne m’obligeras pas, je ne me marierai pas, je préfère devenir putain plutôt que de le laisser me toucher, oui, je vendrai mon corps, je me mettrai sur la place publique toute nue et je me laisserai prendre par n’importe qui, mais jamais il ne me touchera ! Mon Dieu, mon Dieu, papa, mon papa adoré, écoute-moi, écoute, tu dois m’aider, m’aider ! Maman, dis-lui, dis-lui ! Il t’écoutera, il ne veut pas m’écouter, toi, il ne pourra pas ne pas t’écouter, ne me laisse pas à cet homme, ne me laisse pas, j’ai peur de lui, j’ai si peur, je ferai ce que vous voudrez, tout, mais plutôt mourir, plutôt mourir ! Par pitié…
(à suivre)
13:02 Ecrit par Neriel dans Vers à l'envers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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