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Le Défilé de File la Laine - Page 87

  • La Ville verte II

    Elle s’invente d’autres vies. Elle et la ville verte. Elle s’imagine descendant d’un attelage luxueux, se fondre dans les lumières des salons bruyants de la Grande Place. Entourée de poètes, d’artistes, elle chante un cantique aux accents pathétiques. Son dernier recueil est dans tous les esprits. Maurice Sève s’inspire de l’éclat diamantin de ses yeux, de ses lèvres purpurines. Dans une autre vie elle danse sur la place de la Cathédrale pour fêter la Saint-Jean et la douceur de l’été. L’atmosphère emplie d’accords clairs qui se mêlent aux sonorités plus vibrantes des orgues est parfumée de cannelle. Elle virevolte dans ses habits chamarrés et rit à gorge déployée d’ivresse. Les odeurs du soir et du brasier se mélangent aux sueurs des danseurs et provoquent une excitation sensuelle, animale. Le désir s’inscrit dans sa chair et la rend sauvage. La danse s’éternise et elle s’essouffle. Le plaisir est furtif, intense, bestial. A un autre moment, portée par la passion des artisans, elle brandit le drapeau noir de la révolte des Canuts et dévale la Montée de la Grande Côte en criant, exaltée avec la foule « Du travail ou la mort ». L’éclat de son regard électrise ses compagnons et contraste avec la douceur moirée de la soie imbibée de larmes. Dans sa dernière vie, elle luttait pour fuir les dénonciations ; un voisin l’avait trahie. Elle voulait passer en zone libre ou mourir aux côtés de Jean Moulin. Le héros de la ville verte. La résistance. Elle entre triomphante dans la ville. Elle a échappé aux persécutions. Elle est vivante, rescapée. Un autre scénario. Elle est enfermée aux cachots de l’ancienne école militaire transformée en musée. Torturée par la Gestapo. Elle ne trahit pas. Elle s’accroche désespérément. Elle est digne de son personnage. Elle est déportée. Elle est morte en exil, loin de la ville.

    Elle s’acharne à vivre.

    Elle se promène dans la ville qui la berce, la console. Elle est seule. Habillée de gris. Le vert de son spleen s’accorde bien au paysage et s’affiche sur son visage telle une estampe, un logo.

  • La Ville verte

    Tout dans cet univers est vert. La ville. Les parcs où l’on se promène le dimanche. Les squares. Les avenues. Les cours, les arbres qui les bordent. Les maisons. Verte et humide. Voici la ville. Vertes les places ; les cimetières. Verts, les fleuves qui la traversent comme deux cicatrices purulentes, infectées, qui vomissent leur odeur putride. Verts, les gens. Verts son monde et les collines en surplomb. Vert l’air qu’on respire à travers les ouvertures des systèmes d’évacuation.

    Ici, les immeubles sont lourds. Sans fantaisie. Alanguis par les siècles. Les rues sont étroites, le ciel caché. Les venelles tortueuses. La lumière s’estompe vite sur les murs, absorbée, engloutie par les surfaces marbrées de moisissure, terne.

    La ville est inhospitalière. Encaissée au centre de ses collines, elle se recroqueville, enfermée sur son passé et ses souvenirs ; comme l’est la femme.

    La femme aime se promener dans la ville verte. Elle l’enveloppe, la rassure. En hiver, le brouillard étouffe le bruit de ses pas et elle s’imagine voyager dans un rêve éveillé. Une chape de brouillard qui vous enveloppe dans un doux bercement onirique. Curieusement depuis quelque temps, depuis que les hivers sont doux, les jours de brouillard se font rares. Le brouillard lui-même moins cotonneux. Les réverbères se dressent distinctement dans la nuit. Les fenêtres se découpent dans le reflet des eaux sombres. Les quais résonnent des pas inconnus qui s’enfoncent dans la nuit.

    La ville convient à la femme. Et elle l’aime. Dans cet environnement clos, elle est. Elle existe. Elle est heureuse. Elle vit au rythme de la ville. La ville la comprend. Elle lui offre les mouvements de ses humeurs. Complices.

     

    (à suivre)

  • II

    Je ne peux que t’aimer

    Dans l’obscure résurgence du désir

    Où les sens s’abandonnent et s’assemblent

    Dans le silence taciturne de ton cœur

    Qui enclave le mien dans sa gangue

    Sur les murs blancs de ma chambre

    Où ton empreinte intacte grave des terreurs primitives

    Dans ces lieux où les humeurs de tes baisers

    Cèdent la place à d’obsédantes peurs

    J’entrevois continuellement

    Des mots inachevés, des gestes en attente

    Des plaisirs inassouvis, insatiables

    Dans l’espace restreint de ton corps où je meurs

    Je ne peux que t’aimer

    Comme hier, comme avant, comme toujours

    Et je t’aime à nouveau 

    Puisque je suis sans exister et j’existe sans l’être

  • Poèmes - I

    Je n’ai pas de jardin.

    Mon univers se confine aux immeubles en béton d’une ville quelconque,

    Les fleurs s’alignent par rangs ordonnés chez les fleuristes

    Et la campagne se quadrille dans les squares piétinés de milliers des pas inconnus

    Des promeneurs cherchant une illusion de verdure.

    Je n’ai pas de jardin.

    Les étés se marquent sur les feuilles des arbres qui changent de couleur

    Au rythme des saisons citadines,

    Aux aspects discordants de la pollution,

    Aux ravages des nuits asphyxiantes.

    Les hivers se chantent aux sons des matins pluvieux et humides,

    Aux horizons brumeux des fleuves.

    Je n’ai pas de jardin.

    Je m’invente les fleurs, les parfums et les roses.

    Les sourires s’épanouissent au soleil,

    Les regards diffusent leurs senteurs délicates dans les rues rectilignes,

    Les gestes bienveillants des passants

    Animent de leur palette polychrome les prés de l’asphalte,

    Les bonjours échangés avec le cantonnier,

    Embellissent les trottoirs, et rendent la vie douce.

    Mon âge ? L’amour des autres.

    Ma religion ? L’âme des hommes.

    Ma vocation ? Aimer la vie, à en mourir.